Cent corps
Deux cent peut-être difficile la mesure du décompte quand le sien aussi file à vive allure
Avale les pas dans le silence résonant d’une tête
Semblable à d’autres têtes
Surtout depuis l’intérieur – depuis la trace somnambule du brouillon empêtré
Même visage au-dedans
Semblable aussi quand il est porté ces matins-là
Dans la bouche du métro
– On ne les voit pas –
Dans la bouche du couloir
– On ne les voit pas –
Dans l’œsophage du grand corps sans organe
– On ne les voit pas –
Visage à tant d’autres semblables depuis leurs sommeils emportés
Et silencieux
Et secrets
Et surtout – moins que les visages – parce qu’à brûle pourpoint
On ne les voit pas – les projette seulement au devant de soi
Mécaniquement
Tout aussi abstraitement que la courbe de ce couloir parfaitement retenue
Que le nombre de marches entre le seuil et le quai
Que la tenue de la rambarde qui ne suffit pas aux envies d’en finir
Fantômes tendus entre la réalité et la projection
Entités mathématiques probables
Dont il faut éviter la course
– On ne les voit pas –
Ce qui est sûr seulement
C’est le silence des bouches
L’engouffrement silencieux du vent qui hurle au métro – libre parce qu’enfermé
Vent de claustrophobie
Le même que celui qui étouffe dans les prisons qui suffoque dans l’espace étroit des chambres
mortuaires
Un vent qui crève sur place mais qui ne veut pas mourir
Vent clos sur lui-même
Bien que circulant
Le silence du couloir
Et du vent qui n’en finit pas de gerber
Le silence du vent
Sur lequel viennent s’écraser autant de pas
Autant de rythmes, un convulsif de semelles
Repris
Scandé
Toujours le même rythme
Toujours
Sur le silence du vent qui s’accroche
Et ce rythme du matin
Cette cadence éteinte
Du corps qui ne s’éveille pas
Et qui retournera le soir
Au même rythme
Du même pas
Le vent dans l’autre sens
Toujours près à tourner encore un peu
Reconduire au lendemain
Le bruit des autres fois


Que reste-t-il au penseur abstrait lorsqu'il donne des conseils de sagesse de distinction ? Alors, toujours parler de la blessure de Bousque, de l'alcoolisme de Fitzerald et de Lowry, de la folie de Nietzsche et d'Artaud en restant sur le rivage ? devenir le professionnel de ces causeries ? Souhaiter seulement que ceux qui furent frappés ne s'abîment pas trop ? Faire des quêtes et des numéros spéciaux ? Ou bien aller soi-même y voir un petit peu, être un peu alcoolique, un peu fou, un peu suicidaire, un peu guérillero, juste assez pour allonger la fêlure, mais pas trop pour ne pas l'approfondir irrémédiablement ? Où qu'on se tourne, tout semble triste. En vérité, comment rester à la surface sans demeurer sur le rivage ? Comment se sauver en sauvant la surface, et toute organisation de surface, y compris le langage et la vie ? Comment atteindre à cette politique, à cette guérilla complète." Gilles Deleuze, Logique du sens.

« Je ne comprends pas le temps, je ne comprends que l’Espace. »
Marina Tsvetaïeva, Lettre à Boris Pasternak, Mokropsy, 9 mars 1923.

Essayer de battre la nuit à son propre jeu, la prendre à rebours, depuis l’aube pour la faire remonter au coucher des lumières. Reprendre la vie depuis la fin, relever le corps de la vieille morte dans la pièce d’à-côté, reprendre ses vêtements, peigner ses cheveux gris, emmêlés par les cahots du cercueil, réveiller tous les morts : le malade, l’assassin, l’accidenté succombant aux séquelles, la petite leucémique, le pendu de la famille, le noyé de la famille, le second pendu de la famille… Les réveiller tous à grand coup de claques et les ramener depuis la fin jusqu’au début de leur vie.
Faire de même avec la nuit. Avec cette nuit qui me semble impossible à passer, impossible à franchir – alors qu’il suffirait de se couler dedans. Est-ce qu’il faudrait tirer le corps dehors pour l’épuiser contre le monde, pour éroder ce trop plein de soi qui m’étouffe chaque jour un peu plus.

Esquiver toujours à dessein ce qui cherche à nous perdre.
Comme de marcher sur son ombre – on finira bien par y arriver.

Ma journée trébuche sur ces heures qui ne veulent pas finir. Le ciel bleu tenu serré par les grands murs blancs de mon intérieur peine à trouver la porte de sortie – à peine si je me prends à marcher d’un endroit à un autre pour les aider à fuir. Je contemple l’activité molle du passage avec une indifférence somnambulique, comme arrachée à moi-même du spectacle que je contemple. Le corps lui-même, comme enterré jusqu’au désir, s’entraine encore à respirer tandis que le voisin poursuit son labeur de rénovation : voilà bientôt trois mois que l’appartement du rez-de-chaussée s’ébroue en scie sauteuse, parquets et planches. Il me semblait pourtant qu’il ne s’agissait que d’un studio.
Erreur manifeste.


« J’ai fait de moi ce que je ne savais pas,
Et ce que je pouvais faire de moi, je ne l’ai pas fait.
Le domino que j’ai mis n’était pas le bon.
On m’a tout de suite pris pour qui je n’étais pas,
je n’ai pas démenti, je me suis perdu.
Quand j’ai voulu arracher le masque,
Il me collait au visage.
Quand je l’ai retiré, je me suis regardé dans la glace,
J’avais déjà vieilli.
J’étais saoul à ne plus savoir enfiler le domino que je n’avais pas enlevé.
J’ai jeté le masque et j’ai couché au vestiaire
Comme un chien toléré par la direction
Parce qu’il est inoffensif. » Fernando Pessoa, Bureau de Tabac.

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