
Un mètre vingt de chaque bras
L’équivalent du côté des jambes
Un brin de plus si on compte la vitesse que pourrait me procurer l'élan ou la course
Mais vu l’état d’immobilité auquel je suis réduite – envisager ce type de projection : faste dépense de l’imaginaire
Torsion 160 degrés dans les bons jours
Rotation aisée du poignet due à une hyperlaxité congénitale
Rien à signaler du côté de la malléole, de l’acromion, de mon creux poplité, de mon apophyse transverse, de mon grand trochanter et de l’os pariétal
Vu d’ici le monde se réduit à une croute
difficile à croquer
« Y a-t-il vraiment une plus grande distance entre nous et notre poussière finale qu’entre l’étoile intraitable et le regard vivant qui l’a tenue un instant sans s’y blesser ? » R. Char, Aromates Chasseurs.
J’envie – je crois – cette propension au dialogue fictif, à la conversation de fortune qu'ont certaines personnes et qui occupe leurs yeux aux vagues. Je ne sais rien de ces échanges, de ces paroles troquées d’une rive à l’autre. Mon crâne : espace étroit et silencieux. Alors ce doit être réconfortant parfois que de savoir convoquer dans son petit théâtre mental des pans entiers d’autrui – ça dégage de soi.
Moi, je ne vois rien. Alors j’écris. Pour trouver sous le blanc, quelques images à colorier. De quoi passer pastels et acryliques. Grand lavis. Pour cette nuit et ce soir (ce matin bientôt), où j’attends – sous les solives d’une pluie mansardée.
J’écris parce que je suis sans imagination aucune.
J'écris parce que mon espace mental est trop étriqué pour que je puisse m’y tenir debout, que je vis toujours en moi tête baissé, épaules courbées – évitant de me cogner aux parois de moi-même.
Faites-vous de vrais lieux
Trouvez-vous un îlot
Une place
J’ai longtemps cru que c’est ce que l’on nous demandait de faire
C’est ce qui plus que tout importe – m’avait-on dit
Mais je ne crois pas aux maisons
J’ai cessé de croire aux chambres à l’âge de sept ans
Et les appartements me donnent la nausée
Et pourtant son regard dévorait le monde.
Et pourtant, il avait de grands yeux gourmands, d’une couleur indéfinissable, comme si des éclats de toutes les couleurs du monde s’étaient assemblés dans ses pupilles.
Quand il fut en âge de parler – une tante affirma qu’il était sourd, et que le bruit des paroles ne lui parvenait pas.
Et pourtant ses oreilles étaient comme des chasseurs en embuscade prêtes à se tourner au moindre craquement.
Et pourtant, il aimait danser au son des voix, sur la flute et le tambourin.
Quand il eut douze ans, on l’emmena à la ville pour le présenter au médecin. Il observa Fergis, lui ouvrit la bouche de force avec un morceau de bois, l’allongea sur le sol et le fit souffler et cracher.
(B) – Votre fils est muet.
Et pourtant, le soir même, dans son sommeil, on l’entendit distinctement prononcer les noms de sa famille. Doucement d’abord puis de plus en plus fort. Comme une pluie qui tarde à venir mais qui finit par vous battre les tempes. Ses lèvres ne bougeaient pas, mais on entendait nettement, venir de sa bouche, le bruit de ses paroles. Il récita alors le nom de chaque habitant du village, puis de ceux des villages voisins, et ceux de leurs parents et de leurs grands-parents. Plus la nuit avançait et plus Fergis remontait le temps, décrivant aussi leurs visages, leurs vêtements, leurs parures, leurs bijoux et leurs souvenirs… Quand il se réveilla le lendemain matin, il ne parlait toujours pas. Mais la nuit suivante le récit continua : il se mit à décrire avec une précision difficilement imaginable l’ensemble des objets qui se trouvaient dans la maison, puis l’ensemble des objets du village, et ceux du pays et bientôt ceux de leurs parents qui les avaient précédés. Chaque nuit, pendant douze ans, Fergis récita, raconta, les odeurs, les couleurs, les textures de tissus qu’il n’avait jamais vu, l’humidité des eaux chauffées dans de grands bacs, le bruit des villes qu’il ne connaissait pas, la tristesse d’adieux qu’il n’avait pas adressé, des souvenirs qui n’étaient pas les siens, ces caresses et ces sourires qu’il n’avait pas reçus, les paroles de chants qu’il n’avait jamais entendues. Il décrivit des paysages que personne dans son entourage ne connaissait – et qui n’avaient jamais été vu par personne. Certaines nuits, il emmenait très loin ceux qui l’écoutaient. D’autres nuits encore, il décrivait avec une telle précision les paysages qui étaient les leurs, qu’ils leur semblaient les voir comme ils ne les avaient jamais vu. Ils apprenaient à travers sa voix la mémoire de leur pays.
Douze ans cela dura. Pendant douze ans, toutes les nuits, Fergis porta aux oreilles des siens la mémoire du monde.
4380 nuits durant, Fergis raconta, détailla.
Pendant vingt-quatre ans, il garda le silence.
Pendant vingt-quatre ans, il porta sa mémoire comme une lourde pierre. Cousant sa bouche d’un fil de silence pour ne pas charger sa tête, fuyant ce monde où l’inconnu n’avait pas de place : rien des couleurs, des odeurs ou des paroles ne lui échappait. Rien depuis qu’il était né ne s’était présenté à lui sous le visage de la surprise : même ce qu’il n’avait pas vu, même ce qu’il n’avait pas traversé, même ce qu’il n’avait jamais entendu – il le revivait.
Le matin, au lendemain de ses vingt-quatre ans, il quitta le village. Il marcha jour et nuit pour accabler son corps sur l’imminente fatigue, pour éroder sa mémoire trop pleine aux longues marches assoiffées. Mais l’épuisement ne suffisait pas à apaiser ses peines : il était lourd des paysages sous ses yeux, lourd des odeurs qui montaient encore jusqu’à son nez, lourd de la lumière, du bruit des feuilles dans les arbres. Il déchira alors son vêtement en de petits lambeaux, les tourna entre ses doigts, imbiba le tissu de sa salive et les roula dans ses oreilles. Il fit de même avec ses narines. Quand il eut fini cela, il déchira une bande plus longue et la noua autour de ses yeux.
Celui qui voyait devint aveugle, celui qui entendait devint sourd, celui qui autrefois pouvait sentir ne savait plus rien des odeurs.
Il reprit alors sa marche. Il n’allait nulle part, cherchant seulement à cogner son corps tout entier contre l’oubli, cherchant seulement à lui faire rendre gorge. Des mains lui apportaient à manger, d’autres lui offraient à boire. On posait sur son front des linges humides quand le soleil était trop dur ; des peaux de bête quand la pluie ravageait les routes.
Cela dura douze ans. Au lendemain de ses trente-six ans, il s’arrêta.
Se mit à genoux.
Et creusa.
Patiemment, de ses mains nues et fatiguées, de ses mains qui n’avaient jamais connu les travaux de la terre, de ses mains qui n’avaient jamais connu une eau trop chaude, une peau trop douce, il creusa le sol. La terre était dure, soudée par la chaleur et les pluies dissipées trop vite. Et ses ongles charriaient autant de sang que de cailloux.
Il continua pourtant.
Le trou, modeste au début, devint bientôt si grand qu’il put se tenir tout entier dedans. Il le divisa en deux trous plus petits. Passant de l’un à l’autre. Dans leur prolongement, il creusa d’autres galeries, plus profondes, plus fines, plus étroites. Il eut bientôt si froid qu’il dû s’envelopper de plusieurs couches de vêtements pour continuer à creuser. Plus il s’éloignait de la surface et plus ses tunnels occupaient un espace immense. Jamais il ne manqua d’eau ou de nourriture – aussi loin et profond qu’il fût, chaque jour des fruits, des racines et des céréales lui étaient apportés. Quand le froid de la terre devint trop saisissant, il fut couvert de vêtements plus épais et plus chauds. Quand il s’enfonça tellement loin, que la température redevint agréable, on le déchargea de ses couches inutiles.
Douze ans durant, il plongea ses mains dans la terre. Douze ans durant, ses ongles poussèrent contre le sol, s’usèrent plus vite que sa chair et prolongèrent cet immense trou. Au lendemain de ses quarante-huit ans, il cessa de creuser.
Il remonta alors la galerie, atteint l’embranchement des deux boyaux et sortit du trou qui formait dans la terre comme un immense poumon.
Il s’allongea sur le sol.
Mit sa tête au-dessus du trou.
Et commença à raconter.
Ses lèvres ne bougeaient pas, mais en prêtant l’oreille, on pouvait entendre un son s’envoler de sa gorge, couler le long de sa bouche et tomber, goutte à goutte, dans l’immense trou. Il raconta tout ce que la nuit avait dit à travers lui dans son enfance. Il parla de ces villes qui n’existent pas, de ces parfums que personne ne connaît, des amours qu’il n’avait pas éprouvés, de la colère, de la peur, de la nostalgie qui n’étaient pas les siennes. Il décrivit ces paysages qui sont les nôtres, ceux qui sont autour de nous, mais ceux aussi que nous ne verrons jamais. Il raconta comment on met un enfant au monde, comment on achève une symphonie, comment on pose des couleurs sur une toile immense. Il expliqua de quoi est fait l’ADN, d’où viennent l’orage et les grêlons et comment l’homme est venu sur terre. Dans le trou coulèrent toutes les langues, toutes les voix – des voix de femme, d’enfant, de vieillard, des voix de prêtre, des voix de marin, des voix de jeune femme, des voix empruntées aux champs, aux étoiles, à la mer, des voix venues du Nord, du Sud, de l’Est et de l’Ouest. Des voix d’ici et d’ailleurs. Toutes, elles coulèrent, goutte à goutte, murmure après murmure, dans l’immense poumon que Fergis avait creusé dans l’espace du sol.
Douze ans durant, Fergis raconta, douze ans durant, il laissa s’écouler son corps au-dessus du trou infini. Au lendemain de ses soixante-ans, aucune parole ne voulut plus tomber dans le trou. Plus rien en lui ne voulait raconter. Sa mémoire n’était plus qu’un désert de sel, surface blanche réfléchissant le vide d’un ciel tanné par le soleil.
Il fit glisser son corps épuisé sur le côté.
Se mit difficilement à genoux tant il était usé
Et de ses mains commença à reboucher le trou.
Il le fit avec une patience infinie et une douceur encore plus grande que s’il avait s’agit du corps d’une femme. Il enterrait ces histoires, ce passé harnaché de plus de souvenirs que s’il avait eu mille ans, avec l’acharnement d’une bête au labour. Ce n’était pas un geste d’adieu, ni un geste de délivrance, c’était plutôt le geste de celui qui se découvre une main plutôt que rien, un bras plutôt que rien – et qui tente de leur inventer un usage en les portant dans le monde. Sa main poussait la terre comme le nouveau né écarte le sable de son pied, son bras ramenait autour de lui de quoi remplir le trou avec l’innocence d’un oisillon qui invente le vol lors de sa première chute. La tâche était aussi immense et infinie que l’était le trou.
Douze ans cela dura. Au lendemain de ses soixante-douze ans, ses bras s’arrêtèrent.
Il s’appuya tant bien que mal sur ses mains fatiguées
Se mit à genoux
Et dénoua le bandeau qui lui fermait les yeux.
Il fit de même avec les tissus qui obstruaient ses oreilles et son nez. Et vécut l’horreur d’une seconde naissance dans le silence d’un cri qu’il ne pouvait pousser. Son corps tout entier – comme pris par le hoquet d’un enfantement – l’abandonna. Il fit un pas puis un autre. Son poids tout entier appelant le suivant, il finit par marcher.
Lentement.
Avec difficulté.
Il avait la démarche d’un vieillard qu’on aurait mis au monde trop tard et par mégarde et qui doit, avec la douleur de la fatigue, se composer un corps pour apprendre à marcher. Le réel tout entier lui sautait au visage dans sa brûlante nouveauté. Les paysages et les odeurs, la lumière, l’air même dans ses poumons, le vent qui venait souffler ses paupières – tout le consumait. L’attrapait.
Il n’y avait pas de mot dans sa tête, un grand silence de vide. Une nappe blanche, déserte. Grillée. Mais l’étonnement qui venait se dessiner sur ce blanc, si on lui avait inventé une langue, aurait sans doute dit quelque chose comme ceci :
(A) – Est-il possible que j’ai connu ces paysages ? Est-il possible que ce soit mon pays ?
Mais il n’y avait qu’un espace sans voix à la place de ces mots.
A force d’acharnement, il finit par atteindre un village. Le lieu était désert. Étrangement inhabité. Lentement, il en fit le tour. Interrogeant de sa parole muette les maisons abandonnées, les chemins sans vie. Il s’arrêta au centre du village, sur la place vide d’occupants et d’habitations.
Et c’est là que lui parvint un bruit.
Il n’était pas certain de ses oreilles – abîmées et trop jeunes à la fois. Il ne savait pas lui-même ce qu’il avait ressenti. Pourtant, il se dirigea vers l’endroit qui continuait à tisonner ses tympans. Il sortit bientôt du village – et se trouva face à une immense tente.
Il s’étonna de ne pas l’avoir remarquée lors de sa première exploration.
Et s’en approcha.
Bien que ses yeux n’aient jamais appris à compter, bien que son regard n’ait jamais été aveuglé par la présence d’autres corps, il comprit que tout le village était là – assemblé.
Une petite femme, très vieille et très sèche, s’adressait à eux dans une langue qu’il ne comprenait pas. Il regarda avec attention ces lèvres qui articulaient des sons inaudibles. Scruta avec patience la mobilité discrète de sa bouche, les claquements de la langue, et les mouvements qu’elle faisait parfois entre les lèvres et sur les dents. Vive comme un serpent, langoureuse parfois comme une lionne au soleil. Chaque mouvement, chaque déplacement de sa langue faisait naître en lui une éclosion d’images. Le serpent, la lionne. Le désert ensuite. Et la soif, la soif terrible quand la gorge de la vieille se mit à prononcer des sons qui venaient de son ventre. Le goût du sel sur une langue sèche. L’envol des oiseaux le matin quand un enfant court vers eux pour pouvoir les saisir – et s’envoler peut-être. La mer qui se retire, la mer qui se retire et découvre un sable humide et dur qui mange les traces des pas. Il vit la couleur bleu, le reflet indescriptible du rouge sur une peau sombre. Le chatouillement de la nuque quand on regarde un enfant dessiner ou qu’on vous chuchote lentement des mots dans votre oreille. Un goût aussi, un goût épais et lourd. Des mots vinrent s’ajouter aux couleurs, C’était une explosion de souvenirs, d’images. Il retrouvait dans ce langage qu’il ne comprenait pas – ce qu’il avait oublié, ce qu’il avait perdu en le soufflant dans le poumon du sol. Mais il n’en était pas accablé. Au contraire, il se sentait léger, emporté presque.
Quand la vieille femme se tut. Elle resta longtemps immobile.
Dressée, hiératique.
Et puis soudain, son regard se planta comme un pieu dans les yeux du vieil homme.
Elle traversa l’assemblée des villageois – qui la suivirent indistinctement – et s’approcha de celui qui se tenait à l’écart. Elle resta longtemps sans rien dire. Lui caressant le visage comme si elle retrouvait un amour perdu, cherchant derrière les traits vieillis le souvenir de ceux qui lui étaient – autrefois – familiers. Elle passa sa vieille main fragile dans les cheveux gris et longs et sales du vieil homme. Elle prit sa main qu’il avait maigre et calleuse dans les siennes pour les réchauffer. Et embrassa sa paume gauche. Et la plaça sur le front du vieillard.
(B) – Fergis, je te rends tes histoires.
Il fut surpris de comprendre ce que venait de lui dire la vieille femme. Comme si les images, les couleurs et les sons avaient ravivés le souvenir de cette langue qu’il ne parlait pas. Qu’il ne parlait plus. Qu’il n’avait peut-être jamais apprise.
(B) – C’est à toi qu’il revient désormais de les raconter.
(A) – Mais je ne sais pas dans quelle langue raconter ces souvenirs.
(B) – Sers-toi de celle qu’il y avait dans ta tête quand tu ne me comprenais pas.
Une enclume tombe aussi vite qu’une plume – la masse n’a aucune incidence sur la vitesse de la chute. C’est la forme de l’objet – sa résistance à l’air – qui entraînera une différence à l’arrivée.
Défaire l’attente – la faire tomber au-delà du sommeil – l’éreinter d’une fatigue plus grande encore – CAR IL NE SUFFIT PAS QUE LE CORPS NE SE TIENNE PLUS – encore faut-il qu’il accepte la défaite – qu’il consente au salut du sommeil et à l’affalement – CAR IL NE SUFFIT PAS QUE TOUTE LA CARCASSE TREMBLE – quand (entre tes bras, tenue) le souffle voudrait encore retrouver tes lèvres – il faut l’abandon, la chute ou, à défaut, le choc – promesse tenue par le réel (la seule peut-être).
Les galaxies, les planètes sont en chute permanente. L’univers tombe sur lui-même – seule son expansion les empêche de s’affaisser les unes sur les autres.
Conjonction d’une chute et d’une expansion.
Combat d’une dilatation et d'une contraction.
L’orbite elle-même est une chute libre qui n’en finirait pas. Comme d’un vide sans fond – qui nous verrait tomber.
Une fois de plus ce soir cogner mon corps
Aux portes de l’épuisement
Une fois de plus ce soir
Le jeter lancer
Dis-je
Contre le silence
Et la nuit qui gagne
Trouver en soi la tenue de l’éclair
Trouver en soi
L’allant de la fin
Jeter toujours
Chaque soir
son corps
au plus loin
de moi-même
Pour m’assurer de l’achever sur son absence
Est-ce qu’on peut fonder quelque chose sur une chute ? Est-ce qu’on peut construire – le mot n’est pas juste – s’appuyer alors en quelque manière que ce soit sur ce qui chute (au-dedans comme au dehors) ?
Jeter mon corps chaque soir
Au devant de ses forces pour le contraindre à céder
À rompre
Un peu plus
Vite
Ce soir encore
En août 1971, l’astronaute David Scott – membre éminent de la mission Apollo 15 – prit dans sa main une plume et un marteau pour vérifier la proposition sur la chute des corps énoncée par Galilée quelques quatre cent ans auparavant.
La plume et le marteau touchèrent le sol lunaire au même moment.
Conclusion périphérique : ce qui chute n’a pas nécessairement de corps.
Le passeport est la partie la plus noble de l’homme. D’ailleurs, un passeport ne se fabrique pas aussi simplement qu’un homme. On peut faire un homme n’importe où, le plus étourdiment du monde et sans motif raisonnable ; un passeport, jamais. Aussi reconnaît-on la valeur d’un bon passeport, tandis que la valeur d’un homme, si grande soit-elle, n’est pas forcément reconnue.
Dialogues d’exilés, Bertolt Brecht
Laisse une plaie" Henri Michaux
Tu n’as pas voulu grandir
- Un coup -
Tu ne l’as pas dit comme ça mais c’est ce qu’il fallait comprendre dans ta résistance
Dans ton obstination à lutter contre l’allant
- Un coup seulement -
Ce n’était pas un refus du temps
Ce n’était pas non plus de la persistance
C’était la simple révélation – la pure certitude – mure sans doute depuis longtemps en toi
Que cet âge était le bon
- Automatique -
Que ce moment-là de ta vie était le fait
- Un coup -
Le point d’absolue concordance avec ce que tu étais
Voulais être
Aurais pu vouloir être
- Un seul -
Mais n’avais pas été ou si proche de l’échec – et à une coudée du but – que c’était sensiblement le même terrain de jeu
Tu n’as pas voulu attendre Tu n’as pas voulu décliner Tu n’as pas voulu t’éteindre
Peut-être qu’en chacun il y a un âge frontière – un âge d’accomplissement
Mais tous nous continuons – ignorants qu’à présent c’est la pente qui nous coule – tous nous continuons abreuvés de pensées et d’espoirs déroulant nos carcasses en sifflant aux vaches qui marmonnent dans les prés
Quand le point de savoir s’éveille
Quand l’éclosion de la chute perce dans celui qui s’y trouve
Il n’est pas possible de s’y tenir plus longtemps
Refuser n’est pas une révolte
Je ne veux pas grandir
Elle a dit quelque chose comme ça
Je ne veux pas grandir
Ce n’était même pas, je ne veux pas mourir
Non c’était, je ne veux pas grandir – parce que grandir, c’était pire que la mort
Refuser n’est pas une révolte
pas une défaite non plus
le simple prolongement de ce savoir chèrement acquis par un corps de quatorze ans
Une balle dans la tête
Dans sa tête de quatorze ans
Une seule balle pour un mètres quarante (elle n’était pas très grande pour son âge, m’a-t-on dit plus tard)
Une seule balle pour quarante kilos (elle était un peu forte, m’a-t-on dit plus tard)
Une seule balle suffit parfois pour être
en avance sur sa propre mort
Fusil browning phoenix
Automatique
Manche en acajou relevé de ciselures métalliques
Fusil browning phoenix
Une belle pièce en vérité
Fusil browning phoenix
de la série phoenix limited edition
Un coup seulement
Et la bibliothèque est partie avec
La vitre défoncée projetant dans toute la pièce ses éclats enrougis
Le plus dur ça a été de nettoyer
Ça a été de faire disparaître
Enfin le mot n’est pas juste avaler plutôt
Oui avaler serait plus juste
Engorger même
Le plus dur donc ça a été de faire avaler aux murs
Au sol au plafond et aux meubles
La soif du sang
De faire pénétrer plutôt que disparaître
les traces
Cent corps
Deux cent peut-être difficile la mesure du décompte quand le sien aussi file à vive allure
Avale les pas dans le silence résonant d’une tête
Semblable à d’autres têtes
Surtout depuis l’intérieur – depuis la trace somnambule du brouillon empêtré
Même visage au-dedans
Semblable aussi quand il est porté ces matins-là
Dans la bouche du métro
– On ne les voit pas –
Dans la bouche du couloir
– On ne les voit pas –
Dans l’œsophage du grand corps sans organe
– On ne les voit pas –
Visage à tant d’autres semblables depuis leurs sommeils emportés
Et silencieux
Et secrets
Et surtout – moins que les visages – parce qu’à brûle pourpoint
On ne les voit pas – les projette seulement au devant de soi
Mécaniquement
Tout aussi abstraitement que la courbe de ce couloir parfaitement retenue
Que le nombre de marches entre le seuil et le quai
Que la tenue de la rambarde qui ne suffit pas aux envies d’en finir
Fantômes tendus entre la réalité et la projection
Entités mathématiques probables
Dont il faut éviter la course
– On ne les voit pas –
Ce qui est sûr seulement
C’est le silence des bouches
L’engouffrement silencieux du vent qui hurle au métro – libre parce qu’enfermé
Vent de claustrophobie
Le même que celui qui étouffe dans les prisons qui suffoque dans l’espace étroit des chambres
mortuaires
Un vent qui crève sur place mais qui ne veut pas mourir
Vent clos sur lui-même
Bien que circulant
Le silence du couloir
Et du vent qui n’en finit pas de gerber
Le silence du vent
Sur lequel viennent s’écraser autant de pas
Autant de rythmes, un convulsif de semelles
Repris
Scandé
Toujours le même rythme
Toujours
Sur le silence du vent qui s’accroche
Et ce rythme du matin
Cette cadence éteinte
Du corps qui ne s’éveille pas
Et qui retournera le soir
Au même rythme
Du même pas
Le vent dans l’autre sens
Toujours près à tourner encore un peu
Reconduire au lendemain
Le bruit des autres fois
Que reste-t-il au penseur abstrait lorsqu'il donne des conseils de sagesse de distinction ? Alors, toujours parler de la blessure de Bousque, de l'alcoolisme de Fitzerald et de Lowry, de la folie de Nietzsche et d'Artaud en restant sur le rivage ? devenir le professionnel de ces causeries ? Souhaiter seulement que ceux qui furent frappés ne s'abîment pas trop ? Faire des quêtes et des numéros spéciaux ? Ou bien aller soi-même y voir un petit peu, être un peu alcoolique, un peu fou, un peu suicidaire, un peu guérillero, juste assez pour allonger la fêlure, mais pas trop pour ne pas l'approfondir irrémédiablement ? Où qu'on se tourne, tout semble triste. En vérité, comment rester à la surface sans demeurer sur le rivage ? Comment se sauver en sauvant la surface, et toute organisation de surface, y compris le langage et la vie ? Comment atteindre à cette politique, à cette guérilla complète." Gilles Deleuze, Logique du sens.
Marina Tsvetaïeva, Lettre à Boris Pasternak, Mokropsy, 9 mars 1923.
Essayer de battre la nuit à son propre jeu, la prendre à rebours, depuis l’aube pour la faire remonter au coucher des lumières. Reprendre la vie depuis la fin, relever le corps de la vieille morte dans la pièce d’à-côté, reprendre ses vêtements, peigner ses cheveux gris, emmêlés par les cahots du cercueil, réveiller tous les morts : le malade, l’assassin, l’accidenté succombant aux séquelles, la petite leucémique, le pendu de la famille, le noyé de la famille, le second pendu de la famille… Les réveiller tous à grand coup de claques et les ramener depuis la fin jusqu’au début de leur vie.
Faire de même avec la nuit. Avec cette nuit qui me semble impossible à passer, impossible à franchir – alors qu’il suffirait de se couler dedans. Est-ce qu’il faudrait tirer le corps dehors pour l’épuiser contre le monde, pour éroder ce trop plein de soi qui m’étouffe chaque jour un peu plus.
Esquiver toujours à dessein ce qui cherche à nous perdre.
Comme de marcher sur son ombre – on finira bien par y arriver.
Erreur manifeste.
Et ce que je pouvais faire de moi, je ne l’ai pas fait.
Le domino que j’ai mis n’était pas le bon.
On m’a tout de suite pris pour qui je n’étais pas,
je n’ai pas démenti, je me suis perdu.
Quand j’ai voulu arracher le masque,
Il me collait au visage.
Quand je l’ai retiré, je me suis regardé dans la glace,
J’avais déjà vieilli.
J’étais saoul à ne plus savoir enfiler le domino que je n’avais pas enlevé.
J’ai jeté le masque et j’ai couché au vestiaire
Comme un chien toléré par la direction
Parce qu’il est inoffensif. » Fernando Pessoa, Bureau de Tabac.
avant qu’elles ne prennent fin » Jean Baudrillard, Les stratégies fatales.
Paris l’été s’offre comme un fruit trop mur délaissé par quelque gourmand écœuré de son sucre rance : la ville se survit à elle-même dans la chaleur du gris des routes – écorchées vives par les travaux, les arrachages de crépis et les nouveaux bitumes qui s’apprêtent à couler. Vide et pourtant fourmillante sous les assauts répétés des constructions et des chantiers qui hérissent les quartiers de millier de non-lieux. La ville est délogée d’elle-même pendant le temps que dure cette intense activité. Mise en quarantaine dans sa propre chambre tandis que s’affaire le peuple des changeurs d’allure. Bientôt, elle retrouvera son rythme chaotique, plus neuve et retenue qu’elle ne l’était l’année précédente.
Et pourtant, regardant bien, on découvrirait qu’elle n’a pas changé et que les déshabillements estivaux ne sont que des parades destinées à occuper l’air dense d’un mois d’août qui ne veut pas partir.

Ça faisait plusieurs mois que ça durait – le bal des allers et venues nocturnes – clôture du parc – 8h : tout le monde dehors – et puis un peu plus tard dans la nuit, ils y revenaient tous. Le scénario s’inversait sur le matin – 8 heures en hiver, 7 heures en été – c’était le réveil, le nettoyage du parc. La ritournelle dont personne n’était dupe mais qui venait jouer à l’impression de l’ordre – d’un ordre hygiénique et sain, reconduit chaque jour avec la même précision : les marges du parc n’étaient concédées que pour des entractes nocturnes. Et la fermeture de Sangatte n’y pouvait rien changer.
De jour, le parc s’improvisait des airs de fête foraine – avec des corps allongés partout – sous les tilleuls, au bord du kiosque – de la musique dans les radios et des langues à n’en plus parler. Et c’était à ce moment-là, celui du plus de bruit et de chahut, qu’ils semblaient dormir le mieux : la présence de ceux qui avaient le droit donnait un semblant de tranquillité à leurs siestes endimanchées.
Mais la nuit, c’était tout autre chose – on l’appelait le Petit Kaboul, le Sangatte Parisien – parce qu’il y en avait eu un mort d’un couteau dans le thorax, parce qu'ils aspiraient à l’autre côté de la Manche, et parce que surtout ça parlait ici le dari et le pachtou.
Ils le savaient bien eux – tout le monde le savait ici – qu’il y avait un trou dans les grilles à l’endroit même du noisetier qui se tord dans l’angle au bord du Canal, ils le savaient tous que les gars, quand ils partaient, ils allaient s’assoir sur la place de la Gare de l’Est, sur les quelques bancs qui trainent dans le quartier, et puis qu’ils y revenaient : ils le savaient, par habitude d’abord – parce que ça faisait des mois que ça durait ; et puis ils le savaient aussi aux couvertures, aux vêtements, aux petits postes de radios laissés par ceux-là même qui allaient revenir, sous les fourrés, derrière les bancs, dans l’angle opposé à celui du barreau manquant.
Déjà l’été dernier, ça leur avait pris : le grand ménage… Mais cette fois là, ils avaient les chiens, les costumes et le moral aussi haut que les jambières. Postés partout, un homme tout les quinze mètres pour entourer la verdure parisienne, quelques autres à l’intérieur, avec des chiens, et deux ou trois cars pas bien loin, histoire d’assurer les arrières en cas de rébellion. Mais qui se rebellerait ici ? Qui ? Pas eux en tout cas, qui partaient sans broncher, dormir une nuit de plus près des porches des gares ; pas nous non plus, qui regardions ce spectacle avec la tranquillité effarée d’un bon peuple bien pensant ; pas ceux non plus qui se coulaient sur les routes chaudes, parlant mille autres langues que la nôtre et la leur – surtout pas eux d’ailleurs, venus troquer quelques jours de bonne fortune contre un mauvais cœur à prendre, surtout pas nous non plus – parce que c’est un délit – délit de solidarité lit-on dans les journaux.
Ce soir-là – pas plus que les autres soirs – il n’y aura pas eu de délit, il n’y aura pas eu d’affrontement, il n’y aura pas eu de flashball ou de tazer ; il y aura seulement eu du déni, de l’humiliation de part et d’autre et des gorges pachtounes sanglées par de l’orgueil.
L’ordre est un subterfuge mathématique – une équation qu’on résout contre le réel – pour étouffer les inconnues : le gaz lacrymogène chahutant les yeux en pleine nuit ; l’impossible combinaison des quatre-vingt place libres du dortoir contre les deux cents corps qui ne trouvent pas de place ; le gouffre des degrés qui s’ouvre entre leur herbe et nos toits.
Ça c’est passé hier.
Je le découvre ce soir – en franchissant les lignes de corps pliés par l’exercice à la distribution des places.
Et je sais que je traverserai à nouveau le parc – clôturé de remords. Ce sera, comme chaque fois, le parc – celui des campements improvisés sous les feuillages, celui des langues inconnues, des vies en transit, des vies de passage qui attendent au bord de l’eau que le temps parte avec la pluie. Ce ne sera plus que le parc du murier blanc centenaire, que personne ne connaît, mais dont la seule présence suffit à égayer les abords du Canal.
Pourtant, ils seront toujours là, eux – pour occuper le cache misère qui achète nos consciences tandis que nos grands d’arme s’apprêtent à démanteler Calais. La jungle rendra gorge, qu’ils ont dit – et eux, alors, où iront-ils ? Dans d’autres parcs gardés par d’autres hommes ? Sous d’autres bancs – puisqu’on ne peut plus dormir dessus ?
Il faudra bien qu’on se résolve à trouver l’inconnue dans l’équation des lits qui font défaut.

Le ventre plein de son corps d’il y a vingt cinq ans, suspendu aux poutres du garage – offert aux regards de tous dans ses formes fragiles.
Et l’autre, celui des quelques mois d’après, quand le corps porté commençait à découvrir ses lignes intimes – corps de la mère taisant la fille à venir – déplacé, comme le cadavre fragile d’un vieux corps chéri, par la mère et la fille, ensemble, dans la chambre – délicatement posé à même le sol des tomettes pour un trop long sommeil.
Ces mots – offerts incandescents aux cartes du soir – continuent leur percée lente et mystérieuse
Un peu comme cette phrase – sertie un soir de gouffre par des mains inconnues – dans la destruction, je m’obsède
Et aujourd’hui – donc
Les tiens de mots qui s’accrochent à mes pensées comme ces reclus courbés sur leurs montagnes
Le mensonge est-il révélateur de l’inconsistance ?
Et comment pour moi ne pas entendre derrière le fatras de questions et de nécessités qui bringuebalent en casserole dans mon passé d’épée
Les chiens savent où ils vont – de travers bien souvent – le corps à l’angle oblique de la route – contraints par on ne sait qu’elle ironie biologique à toujours emprunter une posture de traverse quand bien même ils voudraient filer droit – décidés de leur pas trottinant, dans l’obscurité des plages nocturnes ou sur les chemins caprins – le chien va son rythme de fortune, seul détenteur de son savoir secret.
par les interstices. Tout cela est imprimé
en caractère tout petit, dans un livre
dont la brochure se consume déjà. »
Fernando Pessoa, Le livre de l’intranquillité.
Je reviens de chez vous. Il y a toujours cette même pluie douce et fine qui cache les larmes que je ne peux pas pleurer. Comme chaque fois, je retrouve le canal – si triste sous ses branches coulées – comme chaque fois le parc – celui des campements improvisés sous les feuillages, celui des langues inconnues, des vies en transit, des vies de passage qui attendent au bord de l’eau que le temps parte avec la pluie. C’est le parc du mûrier blanc, de ce mûrier que je n’ai jamais vu – que je n’ai pas cherché mais dont j’aime à penser qu’il se trouve tout proche.
Je reviens de chez vous avec vos mots, charriés par mes pas – si opaques et si justes. J’ai tout vos mots avec moi, vos mains vieillies et vos petits cheveux, votre regard surtout – bleu – couleur d’aluminium s’il n’était pas gris. Nous nous sommes peu parlé – vos gestes si lents et si plein occupent tous ces blancs qui nous sont familiers. Et la petite pluie fine – toujours qui berce mes pensées. Et tandis que je plie mon corps à la torpeur de notre rencontre – je les vois eux. Assis sur des plastiques à l’endroit du parc où l’herbe se dodeline. Lui, surtout, avec son étrange sweat-shirt comme arraché à une de ces séries américaines d’il y a plus de trente ans.
Lui qui n’a rien, il rit, se livrant au périlleux exercice physiques – les mains plantées dans la boue du parc – que scande, joyeux, le décompte des syllabes de son ami assis. Je ne connais pas leur langue, j’ai oublié les chiffres – il s’écroule heureux et épuisé sur le sol encore humide.
Je me presse d’oublier l’indécence de ces larmes que la pluie n’effacera pas. Ils ont repris leur jeu de gosse.
Articles plus récents Articles plus anciens Accueil