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Il faudrait le silence
– C’est ici que commence l’histoire de ces trois voix.
Mais d’abord le silence.

Au commencement était le corps – muet et silencieux.
Au commencement étaient les corps, celui de l’autre et les siens – tous ces corps de soi que l’on traîne et que l’on porte, tous ces fragments de voix, de vies et de destins.
Au commencement était le jeu – image de se rencontrer soi – surface trouble et changeante – d’un rôle que l’on compose, qui se compose, et s’invente – chemin en découverte des visages étrangers qui se proposent au texte, espace intérieur et intime à arpenter au-dedans pour des voyages en creux.

Et alors naît l’espace
Et s’ouvre un courant d’air pour que le souffle passe

Puis on entend une voix – presque un chant – celle qui convoque encore les métamorphosés
Amnésiques de toute chose : Le chœur dithyrambique est un chœur de métamorphosés qui ont entièrement perdu le souvenir de leur passé familial, de leur position civique
L’enchantement de la métamorphose est la condition préalable de tout art dramatique.

L’enchantement de la métamorphose répète toujours la voix
Et elle grandit, se fait chaos de langue plus sonore et puissante
Partir dans une mue – poser la précédente – s’offrir à la surface, à sa propre surface.
La voix se tait alors – elle est suivie d’une seconde – aussi ferme mais plus posée – qui se module comme un vieux rythme
Émerge autant que possible de ta propre surface. Que le risque soit ta clarté. Comme un vieux rire. Dans une entière modestie.

C’est la seconde voix que l’on entend finir. Mais l’on marche dans la clarté d’un informulé, inavouable aussi, qui n’a de sens que dans ce consentement, cet égarement assumé qui est aussi partance.

Quatrième jour – celui pour la communauté d’une petite chambre – assise dans le même rôle et qui cherche à tâtons au théâtre du Soleil – comment a pu naître le monde et d’où viennent les personnages. Communauté d’une parole prêtée, empruntée, rendue – dans la naissance d’une figure. Communauté d’un territoire où n’existe que l’être-ensemble – terrain vague pour les mondes enfants dans le son d’une cloche.

Cinquième jour – un autre – pas de côté pour des mondes en exil
On se tient sur la crête de l’injustifiable – seulement
Et devant l’autre, celui sur scène qui se prête au jeu, devant les autres, ceux attentifs, qui se tiennent dans la salle, devant le société, comme elle (ne) va (pas), et devant les formules sociologiques, politiques et économiques, on part en écart, en marge – par rapport à soi, par rapport au reste – on tend à l’incidence, au latéral. On se tient dans le rien, dans l’essentiel improductif qui a le goût de superflu. On ne vient pas troquer, le temps d’un battement d’heure, quelques fragrances d’illusion, images carte-postale joliment modulées.
Et depuis ce non-lieu, on voit courir le monde
C’est que l’on touche bas – rasant – en-deçà du spectaculaire et au-delà du médiatique
Le mot s’engouffre et touche au vrai

Sixième jour – Une troisième voix se fait entendre, grandit. Elle parle mécanique, elle débite des listes – récite journaux gratuits, suppléments fidélités, télévision et supermarché. Elle parle en langue vaine, propose des vingt pour cent bonheur, des compléments retraite et santé assurée.
Les voix de tout à l’heure se sont tues. On ne les entend plus.
Il n’y a que la voix des listes – posée et charmante – ouverte dans ses voyelles, posée dans ses consonnes.

Septième jour – On n’entend plus les voix.

Et pourtant – tendant l’oreille – s’il l’on y prenait garde – sous les effets de listes et de sonates publicitaires – elle chantonne doucement. La mélodie petite, plus douce, des voix qui se sont tues.





Je voudrais avoir un corps

une sorte de corps avec pas de mots
un corps comme un arbre ou du vent.
Il ne faudrait plus avoir de nom pour le corps.
On appellerait ça le rien
Il serait dans la vie
Comme un soleil avec d’autres soleils.
Daniel Danis, Celle-là.


Jouer c’est rencontrer l’autre et rencontrer ces autres que l’on porte en soi, tout ces fragments de voix, de vies et de destins. C’est se rencontrer soi comme si on était autre, se découvrir dans la surface trouble et changeante d’un rôle que l’on compose, qui se compose, et s’invente. C’est partir en chemin, en découverte de ces visages étrangers que nous propose un texte, c’est arpenter un espace qui ne vaut que lui-même et parle aussi à tous. Comme ça circule quand on joue au-dedans, comme ça voyage au creux où tout prend forme. Et alors naît l’espace et s’ouvre un courant d’air pour que le souffle passe. On trouve en tâtonnant ce lieu où tout s’oublie, se perd et se retrouve.


L’acteur, le comédien a quelque chose de ce chœur de métamorphosés amnésiques de toute chose dont parle Nietzsche :


Les Vierges qui, des branches de laurier à la main, s’avancent solennellement vers le temple d’Apollon en chantant des hymnes, conservent leur personnalité et leur nom : le chœur dithyrambique est un chœur de métamorphosés qui ont entièrement perdu le souvenir de leur passé familial, de leur position civique… l’enchantement de la métamorphose est la condition préalable de tout art dramatique.1

L’enchantement de la métamorphose, c’est cela non, jouer ? Partir dans une mue qui demande à poser celle qui précédait, s’offrir à la surface, à sa propre surface. Il y a un impératif du jeu, et Char nous en glisse le mot d’ordre : « Émerge autant que possible de ta propre surface. Que le risque soit ta clarté. Comme un vieux rire. Dans une entière modestie.2 »

Dans le jeu se compose une communauté informulée, inavouable aussi, qui n’a de sens que dans ce consentement, cet égarement assumé qui est aussi partance. On cherche dans une chambre commune comment le personnage va pouvoir naître au sens : n’est ce pas ce que font les comédiens de la troupe du Soleil, se passant l’un à l’autre leurs esquisses de figures, leurs bribes de personnages ? Ils les cherchent tous ensemble, assis dans le même jeu. Ils se prêtent la parole, la reprennent pour poursuivre, se surprennent et s’étonnent. Et ils rencontrent l’autre comme il ne se connaît pas.


Le jeu est ce territoire où n’existe que ce qu’on fait être ensemble, ce terrain vague pour les mondes enfants qui se fondent dans une parole où l’on oublie ses mots. Et l’on est responsable de ce monde, de ce jardin imaginaire qui vient comme naître sous les pas. Devant l’autre, celui sur scène qui se prête au jeu, devant les autres, ceux attentifs, qui se tiennent dans la salle, devant le société, comme elle (ne) va (pas), et devant les formules sociologiques, politiques et économiques. Alors oui on rencontre l’autre lorsqu'on devient acteur, mais on devient autre aussi, en écart par rapport à soi, en marge par rapport au reste, en incidence et en latéral. Parce que jouer c’est aussi prendre le temps du rien, c’est apprendre à se constituer dans l’essentiel improductif qui a le goût de superflu, c’est rester en-deçà du spectaculaire et au-delà du médiatique. Les mots pas plus que les jeux ne sont sans incidence. On ne vient pas troquer, le temps d’un battement d’heure, quelques fragrances d’illusion, images carte-postale joliment modulées. À l’heure de ce gratuit qu’on voit sur les journaux, dans les supermarchés, qu’on lit sur toutes les pages, et les haut-lieux télévisés, il importe sans doute de proposer un gratuit plus essentiel, qui serait celui du rien mais qui ouvre à autrui. Alors on ne cèdera pas à l’homonymie, parce que du jeu au je, il y a d’abord le il, et que c’est là que tout commence, dans le battement de cette présence à soi où vient enfin se tenir l’autre.





1 Nietzsche, L’origine de la tragédie.
2 René Char, À une sérénité crispée.


- Variations sur la biomécanique-



Bêtes pour avoir été intelligents trop tôt.
Toi, ne te hâtes pas vers l'adaptation.
Toujours garde en réserve de l'inadaptation.
Henri Michaux, Poteaux d'angle.

En un mot, nous croyons qu’il y a,

dans ce qu’on appelle la poésie,
des forces vives, et que l’image d’un crime
présentée dans les conditions théâtrales requise
est pour l’esprit quelque chose d’infiniment
plus redoutable que ce même crime réalisé.
Artaud, Le théâtre et son double.


Il y a une poésie muette du corps, un langage d’avant la langue, une chorégraphie sensible qui dessine, dans la sobriété du geste, autant de mondes imaginaires. Il y a un repos du corps qui est aussi tendu, retenu, ouvert. Et c’est à ce point là que prend source la biomécanique. La rigueur de la méthode n’empêche pas la poésie, ne l’étouffe pas. Bien au contraire, elle dessine l’espace qui sera le sien, celui de l’imaginaire. D’un imaginaire aussi dense qu’épuré.

Grande opération de décrassage que la biomécanique : on nettoie dans le geste, on lessive le mouvement, le refuse à l’esquisse. Le dessin y est net, encre de chine ou pointe de compas. On grave en silence les pauses et les débuts. Rien ne doit rester suspendu comme par horreur de l’inachevé, de l’inaccompli, et du vague.

On n'approche jamais les chorégraphies du mime. Et la rigueur des dosages, des gestes et des postures est stylisée en dehors du réalisme. La mécanique implacable ne dira jamais lisiblement le sentiment, elle donne à voir une forme où se pose l’émotion. Car sous ses allures de laboratoire du corps, la formule respire, se refuse les atours de vitrine, et opère toujours dans cette liberté du non figuratif. On fait naître des mondes intérieurs par des lignes polies, mais jamais on n’en reste au miroir ou même à la copie.

Comme on se sent désemparée, loin de ces pays du bord, de ces chutes inconscientes à la lisière du soi et de sa plus proche disparition, de ces rives de perdition maladroitement explorées avec Caroline Marcadé. Comme on plonge avec difficulté dans la pantomime rigoureuse, qui a un peu du goût de cette cruauté d'Artaud, ce quelque chose d'implacable qui vous colle au corps.
Il faut quitter la danse, quitter les marges pour revenir au sol, à la posture frontale, aux silences du mouvement. Plus question de battement de présence, il faut se trouver là où nous place l'étude. On hésite à revenir. Retour en demi-teinte pour la seconde séance. Plage de trois heures, qui s'annonce d'un bloc. Les pas y vont à reculons. On revient peur au ventre, égarée, prête à tout et à rien à la fois.

Au motif isolé, la seconde séance semble bien décidée à nous offrir du couple, à créer des duos, monter des mécaniques aux rouages dédoublés. C'est donc deux à deux qu'on se glisse hésitant dans le carcan étriqué. Et la formule prend forme, tire à vous sa magie. D'abord, en réticence et puis complètement. On vous parle d'étreinte. Pas de celle où l'on mime, où l'on intériorise ce qui se donne à voir. Juste une forme. La forme de l'étreinte ? C'est dans un face à face l'appel irrépressible, c'est le manque à venir déjà au creux de soi. L'étreinte est plus en course, en mouvement que figée. Et c'est cette étreinte là que raconte chaque duo. Visages démultipliés, sous un canevas semblable, d'histoires de désirs, de rencontres refusées, consenties, avortées. Il y a tout ce que dit le corps dans le plus infime de ses gestes : tel regard qui se ferme, tel pas plus pressé, telle main qui s’attarde sur les doigts retirés. Pour celui qui observe, jamais du rejoué, du réchauffé, du resservi. Chacun se réinvente dans l’espace ordonné, place sa marque, son histoire. Plus tard l'intrigue se détaille, on doit jouer un meurtre, travail au corps à corps de l'attaque au poignard. Le geste crée alors la réalité qu'il fait naître. On comprend au plus proche tous ces mots qu'on a lu d'athlétisme affectif, de grammaire du geste et de nécessité. Au-delà des rôles à jouer, des masques de victimes qui se retournent en assassin, il y a surtout l’ écoute et l’attention. Sous ses allures de psychodrame, la scène est retenue, refusée à l’excès. Si le geste se déploie, travaille son contraire, ouvre son amplitude, il se défend à l’emphatique.

La biomécanique est une science des contraires, elle aime à souligner les lignes épurées d’un mouvement par son dessin inverse. On se découvre dans ce laboratoire affectif autant que corporel, essayant ces trajets qui font naître au-dedans ce que le geste dessine.


***


- Et puis il y a la boîte.
- Laquelle ?
- Celle où j’ai rangé mon corps
- Ton corps ? dans une boîte ?
- Oui dans une boîte
On range son corps dans une boîte, comme ça sans y penser. Comme au carré de soi.
On reste dans la boîte sans même trop cogiter et ça finit comme ça.
- Ça finit comment ?
- Dans la boîte
- Comme ça, comme ça que ça finit ?
Elle est nulle ton histoire

- La boîte où j’ai rangé mon corps, posée au fond de ma chambre. Il y a longtemps déjà.
On pourrait croire que non. Qu’il est là avec moi. En moi. Enfin bref, qu’on est là. À deux. Lui comme moi.
C’est bien au fond de la boîte pourtant, que je l’ai laissé. Lui dans sa boîte et moi sans lui.

- Je comprends rien
C’est quoi cette boîte ?
Toi sans qui ?

- Moi sans lui, resté dans sa boîte, on pantomime et puis c’est tout

- Et moi dans tout ça ?
- Toi ?
- Oui, moi ? Pourquoi je suis là ?
- Pour faire la boîte je crois
- Je fais comment ?
- Comment quoi ?
- Et bien la boîte, la boîte de ton corps, celle où tu t’es rangé !
- Tu dessines au dehors de grands gestes inverses
- Ça donne quoi ces grands gestes ?
- Des gravures chinoises ou des hiéroglyphes
- Tu brasses l’air, non ?
- Un peu peut-être mais en silence
- Toujours ?
- Oui, toujours

- Je suis une boîte muette alors ? Je ne peux pas parler, juste un peu, deux trois mots, quelques syllabes ?
- Après, plus tard, quand tu tiendras le silence et l’immobilité
- Ce sera long ?
- Peut-être

- Elle respire cette boîte ? Elle a le droit quand même où je dois tout retenir ?
- Elle n’arrête pas de respirer, de souffler, de gonfler, de vider
Tout part de là
Tu fais une boîte qui respire beaucoup, sans arrêt, et qui pousse loin le souffle
- C’est déjà ça, je souffle bon
et après je pourrai parler ?
- Après le souffle et le silence, oui
Quand tu toucheras le point où l’immobilité est encore tendue et ouverte
- Et c’est où, ça ? Ce point ?
- Après le geste
- Je suis pas prêt de parler, alors !
- Ça viendra
- Bon alors je suis une boîte muette mais qui respire
Ça promet !
- Ça peut être très beau une boîte
- Je veux bien voir ça
Et toi ton corps
- Mon corps ?
- Où tu vas le mettre ton corps, si c’est moi la boîte ?
- Dans ton souffle
- Dans mon souffle ?
- Et tu feras comment ?
- On improvisera
- Faut que je respire bien, profond et tout si tu dois te glisser dedans
Et ça fait mal ton histoire de souffle ?
- C’est une étude
- Mais moi, les études ça a jamais été mon truc
jamais trouvé ma place au bord du tableau noir
entre les additions et les règles d’orthographe
- On s’en passera ici
Faudra juste souffler, laisser poser tes gestes
- Pas sûr de comprendre mais j’veux bien essayer




Deux jours que l’on habite le plateau. Deux jours pleins que l’on travaille sur la scène dans le silence. La musique seule. Pas de mots. Seulement des gestes. Des corps. Beaucoup de corps. Nus.


Grande poussée vers l’humanité, depuis le corporel. Des dos des torses nus s’échappent le long d’un mur dans une pénombre rasante. Rien. Quelques notes viennent ensuite. Le flux indistinct des corps qui s’enfilent. Un corps qui le premier appelle les autres à suivre. Cela ne pouvait être autrement. Il fallait ouvrir la suite, prélude de forces vives qui viennent nourrir les autres.

Et puis de tous ces dos si purs et nus émergent peu à peu comme autant d’esquisses d’être des annonces de duos. C’est dans les deux à deux que commencent à surgir un peu de l’homme debout. La peau glisse en couple le long du mur. S’amuse à déjouer la régularité d’un flux trop continu. Aller retour et va-et-vient. On se superpose s’interpose se compose dans le temps de cette fuite
La surface blanche des corps s’imprime sur le noir de la surface, la lumière monte, lèche. On glisse. Et puis les couples sitôt posés qu’ils s’écroulent et qui chutent. S’affaissent le long du mur. Ça dégouline. Les corps qui filaient s’échappant vers un point d’horizon aveugle se composent en tableau. Autant de corps le long du mur. Ça chute ça tombe chaotique frénétique. Ça s’agite fort.
Grouille
Tremble
S’enchevêtre déchaîné
Se mêle sans souci de l’ordre du désordre et du tout
Se compose au fil des soubresauts, retours au sol, telle main frappe violemment le mur, le torse collé respire le visage revenu désordonné respire yeux clos déjà à terre respire revenu à la terre la main au mur souffle on frappe s’ébroue revient retombe laisse abandonne se forme déforme en tas au mur
Et revenus ensemble recomposés en groupe respirant toujours tendus vers la hauteur et les bras se hissant et la respiration s’ouvrant et le tas éclatant se disperse au sol plus bas plus bas chahutant dans les basses ça grouille de corps partout en rythmes désordonnés et l’un se lève se dresse perdu comme égaré dans tout ce champ de corps
Alors on se relève lui seul il les relève tous ces autres engourdis dans leur torpeur violente il les relève et le monde avec lui pointe l’aurore des deux

Un peu de l’homme debout

La terre se dresse et les corps avec elle chancelants encore toujours avec elle qui ne cesse de tanguer comme de quelqu’un qui vit et qui meurt trop plein de vie en décharge traversant tous les corps

Ça bouge et déjà se découvre l’horizon du monde qui commence avec eux
Elle ombre chinoise aquarelle de bras fins si légère et petite
Lui étiré au-dessus d’elle dans sa grandeur d’enfant géant
Ils prennent vie dans le spectacle de ce couple d’enfants

N’est-ce pas là que le monde commence
Au croisement de la main d’une aquarelle blonde repliée dans ses bras

Ils occupent à deux ce temps tellement dense si plein de la naissance du monde
Et déjà d’autres roulent roulent en traversée approchent du seuil leurs duos de fortune
Et déjà se dessine un autre espace on reprend des motifs mais la saveur est autre le monde est là debout et les hommes déjà prêts à jouer le théâtre de l’amour et la vie
On entre en badinage avec du Vivaldi bien loin des rives de ces corps désordonnés raffinements exquis pour le plaisir de la préciosité on entre en scène avec une robe table
Porte une grille comme un vitrail s’amuse de son reflet en un écho sonore
Boucles blondes aristocrates remuées par un rire
Et nous voilà à la table du monde
Repli
On disparaît
Monte la scène de plein d’objets coupe l’espace le tranche scindé dans sa diagonale où ils vont se rejoindre et déjà ils ne peuvent plus être seuls une fois de plus à la table du monde
La rumeur de tous ceux rassemblés comme conviés à on ne sait quel banquet imaginaire
Ça circule en rire et en voix tout le long de ces bancs ça murmure et chahute ça s’enferre et s’entête et l’on se tait soudain
Reprend le rythme mécanique de pantins qui saluent
En douceur en douceur en douceur

On recompose au mur et la page est fermée.


On arrive avec son corps quotidien. Celui, vertical, dompté dans ses postures. On arrive pour une séance dont on ne sait de quoi elle sera faite, avec le sentiment terrible d’autres possibles, avec l’angoisse paralysante de se savoir absente. On arrive ignorante, égarée, prête à tout et à rien à la fois. Quelques mots liminaires viennent poser le ton. La voix douce apaise, les tu s’entremêlent dans nos vous et l’on se sent chez soi. Tout commence par une naissance. Naissance de soi à soi, naissance du corps à l’espace, naissance de l’être sur scène.
Rien de grandiose
Pas de spectaculaire
-On habite les marges-

Respirations d’abord. Les souffles s’échappent du plateau, se répondent. Légers, profonds, amples du fond du ventre. On sent les résistances, mais déjà, allongés, on quitte les postures.

On voudrait dans les mots retrouver cet élan, la force du premier moment. Trouver la langue à dire, le palabre du geste et de la forme pure. Parler de la danse depuis elle, du mouvement depuis son esquisse.

Il fut question de chute. Pas de celles où tout s’affaisse, où l’on s’embourbe infinissante. Abandon désordonné et conscient, à la lisière de la disparition du soi et de sa plus proche source. On sent la vie qui perce dans les corps, la sagesse de la main –celle d’un autre- glissée contre une jambe. Les mouvements s’abandonnent, se déploient. Il y a d’abord le sol, la surface rassurante qui respire avec nous. On réapprend le mur, sa verticalité. On le découvre autre. Prêt à l’invention.
Respire
Le souffle toujours
Celui qui rythme, ouvre, déplie, déploie les corps
Respire
Toujours en deçà de la représentation
Immédiateté du geste accompli qui se retrouve forte
Désir intact d’un mouvement retenu
Respire
La musique aussi
Sur les souffles
Sur les mains et les membres
Au-dedans presque et toujours au-dessus
Perceptible surtout aux regards spectateurs

Les gestes isolés retrouvent ceux d’un autre, se répondent en échos ou restent sans lendemain. Qu’importe. Les images sont fortes, d’une incroyable densité pour ceux qui observent ; les écoutes, silencieuses et souples, pour ceux qui se découvrent et s’inventent sur scène.

Il fut question d’inconscience, de perte de soi et de battement de conscience. C’est ainsi que le théâtre devrait commencer. Par une respiration.

C’est l’histoire de chacun, dans le silence des mots, qui se dit par les corps. Richesse des gestes irréductibles l’un à l’autre. Chorégraphie sensible d’un langage premier. Les éphémères esquissés qu’on emporte avec soi, après avoir quitté la salle. On garde au bord des lèvres les mots de Pessoa, « Passe oiseau, passe et apprends-moi à passer ! », comme si un peu de la vie pure était venue nous effleurer.

Il fut question d’étoiles, d’un ciel constellé qu’on ne pourrait atteindre, d’un horizon très haut, sous lequel on se presse
Respire
Le regard s’est levé
A entraîné le corps
Respire
Il fut question de chute. Encore. De celles qui vous relèvent, de celles qui vous croisent avec l’autre dans le tremblement d’une cuisse. De celles qui se répètent en fresques improvisées, de celles qui se redressent dans l’enchevêtrement des corps, de celles aussi qui s’écroulent en quelques chuchotements. On n’oublie pas le ciel dans ses étoiles pleines. Et dans les mandolines, le corps s’est réveillé.
Respire
Il fut question d’un désert, d’une ascèse muette, d’une traversée du corps
Respire
Il fut question de l’autre, de tous ces deux à deux qu’on découvre en soi, celle assise sur sa chaise, et celui qui s’approche, celle tournoyante sur la table, et celui qui renverse, celle qui s’étire lascivement, celui qui la regarde.

On sent la force de ce savoir pour des théâtres à-venir, pour le corps du jeu et qui profère le verbe. Force d’un parallèle entre les corps couchés et les mots pour les dire. Le mouvement est le même pour aller vers l’espace du corps, les chemins parallèles quoique dissemblables. La danse porte en elle le savoir de l’instant, le parcours du passage.
Apprendre l’esquissé
Le transitoire
Apprendre le passage
L’écoulement fécond du tout irréversible
Apprendre à résister au désir d’archivage
- Brûler en un seul geste tous ces fragments de soi -
Apprendre à effacer le portrait cohérent
Oublier dans les pages l’image que l’on s’est faite
Casser la cosse des mots dans le début d’une langue
Perdre un instant du rien auquel succède le temps

On a poussé une porte, entre-ouvert un monde le temps d’un battement d’heures.

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