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Du temps où il dirigeait le sanctuaire français de la dramaturgie classique, conservatoire des gestes et des comportements, Antoine Vitez avait pris l’habitude de changer de pantalon avant d’aller sur le plateau. Il poursuivait alors avec plus ou moins d’adresse ce qu’il était en train de faire, conversation ou courrier, et sautillant sur un pied puis sur l’autre, se livrait au périlleux exercice du changement de pantalon. L’homme de la scène et l’homme du bureau demandaient ce rituel. Et l’on voyait alors Antoine Vitez quitter son bureau avec un autre pantalon, strictement identique au premier. Il était le seul adepte de cette tradition secrète.

Dans un grand restaurant, la bouteille est finie. On la tend au sommelier : « La même ». Ce qui veut dire « Une autre. »



Je vais vous dire comment je veux mourir

Je vais vous expliquer comment je vais faire

Comment je veux procéder

Je vais vous expliquer comment je veux mourir

Ce que je veux que vous fassiez


Écoutez moi d’abord

Je dois vous dire comment je veux mourir

Ce que je veux faire

Pour que la vie cesse


C’est une étude


On ne se tue pas simplement


Mais d’abord je dois vous dire comment je veux mourir

Je vais vous expliquer


Ce n’est pas vraiment simple

Vous êtes prêt à entendre


C’est une étude vous savez

C’est une ascèse

Pour disparaître

Programmer la chose


Je vais vous le dire

Que vous sachiez


Et peut-être alors que vous comprendrez

Que vous m’arrêterez


Vous voulez bien que je vous dise

Que je raconte

Oui – comment je me suis tuée

Oui – je vais vous dire

Ce n’est pas très compliqué


Je vais vous dire ce qu’il faut prendre

Deux trois outils

Une ou deux choses

A bien choisir

Pour bien mourir

Mais ce n’est pas très compliqué


C’est une étude

De bien mourir

Je vais vous dire ce que j’ai fait


You must get white

You must get white

On se réveille comme au sortir d’un mauvais rêve

Mais les crissements de la voix qui portent dans la rue – les crissements des cris – les crissements de la langue comme des cailloux de la Seine – tout cela – trop réel pour être tu

You must get white

Blanche

La peau

Le visage

Toutes ces surfaces de soi

Blanches

Qui doivent être blanches

Mais qui ne le sont pas

Elle finit sur ces mots. Haddock et chair à saucisse.
Mieux. Ses mots à elle, trouvent ici un point final - pâle pâleur du ciel, un mince filet d'eau se met à trembler dans le grand manteau rouge, les Vagues ne parviennent plus à sombrer - et pourtant - loin, plus loin au fil de l'eau, elles parlent - Il est vrai, je crois, que l'on acquiert une certaine maitrise de la saucisse et du haddock en les couchants par écrit.


Souvent on le fait sans y penser – paraît-il
Dans mon cas, non
Mais paraît-il que les gens
Certains
C’est sans y penser qu’ils le font
Je n’y crois pas trop à vrai dire
Mais on me l’a dit
On me l’a dit
Vraiment
Qui ?
Je ne sais plus trop à vrai dire
Non
Sans importance

Tu sais
C’est déjà que je te regrette
Déjà que ce n’est même pas encore fait
Que déjà tu me manques
Vrai
C’est comme un grand trou dans mon ventre
Un grand vide qui prend tout

Tu vois ce que je veux te dire

Pas trop, n’est-ce pas
C’est pas grave
Je te regrette déjà
Déjà oui

C’est pas qu’on se connaisse
Non
Pas vraiment
Mais de t’imaginer
Soudain comme au-delà
Ça me brise
Vrai
Ça me déchire l’intérieur
Comme des aiguilles qui percent le ventre

Parce que je t’aime
Vrai
Mais c’est pour ça d’ailleurs qu’on ne se voit plus
Que ça doit finir
Parce que je t’aime

Tu comprends ça
Tu arrives à l’entendre
Je veux que ça au moins ce soit sûr entre nous
Ce soit dit
Je t’aime
Je t’aimerais toujours
Même au-delà de ce trou dans mon ventre
Toujours cet espace là
C’est le tien qu’il sera

Tu vois ?

Non
Mais parait-il que les gens
Les gens quand ils le font
C’est comme sans y penser
C’est comme descendre le sac en plastique vert de la poubelle
Celui des choses qu’on jette parce qu’on ne peut pas les trier
Celui des épluchures, du marc de café, de la poussière et des déchets
C’est comme porter un truc qui pue pendant les quelques marches
Qui descendent l’escalier
La mains serrée sur le plastique
On ouvre le couvercle de la grosse poubelle du bas de l’immeuble
Celle qui est toujours pleine même après le jour des éboueurs
Et on lance le sac dedans

C’est comme le sac vert de la poubelle
Ça pue pendant quelques secondes
L’odeur vous colle aux doigts
Mais on le fait sans y penser

Oui ce n’est pas qu’une image, je crois
Ça se passe pareil
On n’y prête pas attention
Et en moins de deux
C’est fini

On est vide et propre
Comme un grand vide au creux du ventre

Sans y penser
Ce serait bien

Tu comprends ce que j’essaye de te dire ou c’est trop compliqué ?

Je ne veux pas t’offrir un monde de merdre
Je ne veux pas t’offrir ce monde
Ça non je ne veux pas
C’est pour ça tu vois
À cause de ça seulement

Tu sais combien de gens
Vivent là
Combien on est là à marcher sur la planète ?
Pas 6 milliards mais 6, 7 milliards
6, 7 milliards
Ça fait
13,4 milliards de pieds
13,4 milliards de pieds qui piétinent cette putain de vieille planète
Et pas un pour rattraper l’autre

Pas un pour compenser les conneries de l’autre

Ça fait 285 milliards de putain d’habitants depuis que l’homme existe
285 milliards…
17 milliards de tonnes de tissu humain
17 milliards de tonnes de cheveux, de peau, d’ongles, de salive, de dents, d’os, de poils, de larmes
17 milliards de tonnes
C’est pour ça tu vois
Qu’il y aura le trou dans le grand vide de mon ventre
C’est pour ça tu vois
Qu’à peine on s’est connu que déjà je te dis au revoir
C’est pour ça aussi
Qu’il n’y aura pas de lendemain
Parce que je ne peux pas
Parce que
C’est impossible

Et encore
Je ne crois pas en Dieu
Imaginez
Le nombre de morts convoqués pour le Jugement dernier
Une horreur
L’équivalent de trois milliards de terrain de football pour les faire tous tenir
Venir voir Dieu

Mais je ne crois pas en Dieu
Non
Je n’y crois pas
Parce que si vraiment il existait
On arriverait à ce demander comme il se démerde pour que ça vrille comme ça

C’est quoi pour vous la terre ?
La terre, oui, cette putain de sphère humide qui se détruit à vive allure
C’est quoi ça pour toi
C’est rien

Rien du tout

Mais je t’aime
On ne se connaît pas encore
Mais moi je te connais
Je sais déjà des choses sur toi
Ton histoire avant que tu commences

On ne se connaît pas
On ne se connaîtra pas
Jamais

Mais ça arrive souvent
Souvent on croise des gens
Des gens de la rue
Du travail
De la nuit
Des gens dont on sait qu’on pourrait être proches

On ne les connaît pas mais c’est comme si on les aimait
Comme si on était plein d’une tendresse aveugle
Sans pourquoi
Juste eux inconnus qui marchent dans la rue
Et que l’on prendrait
Dans nos bras
Eux inconnus de la rue
Avec qui on aurait pu vivre
Avec qui les bouts de temps qui traînent auraient pu être meilleurs

C’est ça
On aurait pu être avec eux
Mais ils disparaissent
Au bout de la rue
Sortent du métro

On ne se connaît pas
Mais on aurait pu
On aurait pu faire
Comme si
Ou presque

Mais non
On ne se connaîtra pas

Pareil pour toi
J’aurais aimé t’aimer
Mais c’est impossible
Alors c’est pour ça
Le grand trou vide
Dans le centre de mon corps

" il y a question, et cependant nul doute; il y a question mais nul désir de réponse ; il y a question mais rien qui puisse être dit, mais seulement à dire " Maurice Blanchot, Le pas au-delà.


Quelle langue commence à prendre ?
Nulle amorce, sans doute. C'est préférable.
Et délier les questionnements, les impossibles.


C'est doute et certitude - inextricables
colères et tendresses - inextricables
Silences et Cris - confondus
Et parfois, mer calme, presque forme retenue

- Est-ce que tu sais où vont les jours, petite Marie, est-ce que tu sais où vont les grandes soifs, les grands désirs ?


Je cherche une façon de haïr, je cherche un peu de rage, fut-elle minuscule - et tout serait plus simple.
Je cherche un gramme de douleur, un peu de crispation
Mais rien, rien qu'un grand vide, noir néant de peu de choses

Et je pousse sous le blanc du jour
En oubliant les traces



Sa petite voix détaille le trajet – six pas entre la porte et la marche trois pour trouver les plots, ceux métalliques, qui laissent une trainé de sel dans sa rétine rongée, elle déplie le chemin, le parcourt – on le connaissait mais différent
Ici tout est conté, mesuré, par sa petite voix d’enfant aux cheveux gris
Quatre barrières avant de tourner – à l’angle avec la maison brûlée – longer le parapet – danger des boules en métal près du trottoir où aboient les chiens – la fontaine (ce qu’il en reste, mais c’était bien une fontaine et dans son esprit à elle, elle est restée intacte avec sa couleur verte et son manche pour puiser) et le fossé à cause de la maison détruite où elle a chuté l’autre jour – mais ça on ne le dira pas – ça personne ne le saura – parce que c’est son secret d’enfant intrépide avec ses grandes cannes blanches – douze pas avant le sapin où les branches griffent le visage
Elle n’a jamais voulu qu’on la croit vulnérable
Alors même dans le noir
Même avec ses genoux métalliques
Elle avance décidée
Comme un fouet dans l’air opaque           
Elle papote
Mais on sent derrière les verres les petits yeux qui comptent les pas
Et cherchent à donner le change
Elle raconte le trajet pour les vêtements – celui où les femmes lui font toucher les tissus – quatre boîtes aux lettres qui dépassent sur la gauche – une poubelle à l’angle et un poteau dans le prolongement à huit ou neuf pas – l’éclair blanc cisaille le devant de la route
Elle trébuche trépigne gentiment mais ne s’arrête pas
Ici aussi elle est tombée
Là maintenant elle se méfie
Elle sait qu’on trouve après la poignée de la porte en forme de crochet un auvent, quatre bigoudis à l’avant deux sur les côtés pour parfaire la mise en plis, ici ici et ici
De nouveau on tourne – le bruit de la fontaine chez les voisins cossus
Et le bitume qui se fait cailloux
Elle trotte petit enfant malade
Elle parle, enchante pour mieux plaire
Elle a un charme fou
Et on la trouve belle
Avec sa casquette de rappeur, ses grosses lunettes aux verres jaunes, ses deux cannes vissées dans les deux mains, la lanière de cuir qui traverse la petite épaule et ses bijoux – elle ne les voit plus mais les dispose avec goût avec soin toujours
Trente pas avant d’atteindre le portail – sentir le mur qui griffe et prolonger jusqu’au petit portillon – le loquet – elle se rappelle qu’il est en haut – sur la gauche – mais les doigts ne trouvent pas le mécanisme – peinent
Pourtant la porte s’ouvre
Elle s’engouffre frappe de tout côté
Trémousse ses boucles grises
Et finit par s’asseoir au bout de la longue table dont elle ne sait rien
C’est là que l’épreuve change de visage
Porter les aliments – verser l’eau dans le verre – trouver d’un geste sûr les aliments secrets que recèlent l’assiette – porter le tout au bon endroit en ayant l’air de ne pas y penser alors qu’elle tâtonne, pose discrètement un index curieux dans le bout de fromage, colle un pépin de pastèque sur le bord de sa bouche – il ne faut rien enlever – elle veut se débrouiller – et elle le fait très bien.
 Elle pousse le défi jusqu’à la performance – tire son sac à elle – en détaille le contenu – pour mieux en exhumer un petit objet vert – parce qu’elle coud encore – et le bout de plastique pour faire glisser le fil dodu dans le chas de l’aiguille
On admire l’agilité
Se prend au jeu et s’essaye avec maladresse
Le fil se refuse
On tente à demi
Les yeux presque clos
Mais ce qu’elle avait fait – discrètes manipulations savantes – devient une aventure
On s’y reprend
Echoue
N’y parvient qu’une fois
Elle sourit, attentive, à tous nos dérapages – fière de son savoir – de ce que l’on ne sait pas – et reprend ses lignes blanches – ouvre l’air dans le ciel, plante ses petits yeux dans les longues lignes claires
Et reprend ses décomptes, ses petites aventures, la mesure des objets, le monde comme à tâtons.  


Photo : Guiseppe Penone, Procedere in verticale 1, 1985.


Habiter une ville
Porter sa chambre
En soi
Habiter une ville comme on étrille ses souvenirs
Mémoire ténue de ce qui fut
Pour user de ses manches
Habiter une ville comme une mansarde pleine
Avec ses trous de pleins et ses vides de creux
Habiter une ville pour toutes les plages mortes
Les feuilles d’automne qui pèlent
Et qui vous foutent la gerbe
Habiter une ville
Dans le simple non-écrit
Pour être un jour
De soi
Habiter une ville
Pour forcer les serrures
Faire sauter les regards qui percent
Et faire trembler les murs
Habiter une ville
Pour qu’elle puisse entendre
Les voix secrètes qui taisent en vous
Habiter une ville
Et croire qu’on sortira
Même s’il faut des jours
De marche et de sueur
Même s’il n’y a plus rien d’autre que les faces noires de murs
Habiter une ville
Pour croire qu’on peut partir
La choisir avec soin
Grande
Immense et folle
La choisir démesurée
Pour que le périple dure
Habiter une ville qui vous étouffera
Pour s’inventer des ailes
Et croire qu’on peut voler
Habiter une ville dont on ne peut pas sortir
Parce que les routes qui tonnent
Ne mènent nulle part
Habiter cette ville qui dévore tout
Habiter cette ville comme une mansarde pleine
Et croire que sous le sol
Se tient un monde secret
Où l’on vivra un jour.
Habiter une ville
Immense sauvage crépue
Et faire croire à ceux là qu’on est de nulle part
Habiter cette ville
Qui est surtout la tienne
Qui porte tes souvenirs
Tes regards et tes pas
Parce qu’on ne cesse jamais vraiment de s’appartenir dans le silence des allées folles
Travestir ta ville
Celle où tu vas revenir
Celle démesurée
Où je n’ai pas de place
Déshabiller cette ville
Qui lèche sans passion les peaux sèches qui meurent dans les petites cabanes
Habiter dans ta ville
Celle qui a creusé ton visage dans ses mains
Habiter ce moule
De tes errances violettes
Habiter cette ville
Où je n’ai nulle place
Où ma voix elle-même n’émet qu’un petit son
Ridicule sifflement
Dans le décombre des bruits
Où rien ne dort le soir
Si ce n’est la lumière
Habiter cette ville échevelée démembrée de regards comme un grand corps qui souffre
Habiter cette ville
Comme on prend une vieille femme - couchée sur le temps

Pour faire danser l'aurore et étouffer demain


Une petite voix hautparlée explique aux passants, aux pressés de toujours, aux retardataires du sapin que Mme R. attend sa fille à l'accueil la voix répète encore l'annonce, la module en des teintes sucrées couleurs de bûches et de pâtisserie avec un léger goût de marron grillé que Mme R. attend sa fille à l'accueil



Le circuit entre les rayons prolonge sa chorégraphie d'achat imperturbablement déroule sa course d'algèbre sourde



Mme R. est perdue entre les yogourts aux arômes de fruits, les céréales à la vanille, au milieu des rayonnages de papier hygiénique, des mandarines, des classeurs et de la bouffe pour chat. Elle a soixante ans, Mme R. . À peine plus mais peut-être moins.

On a bien essayé de la perdre au bord de la mer, de la laisser là-bas - mais ça n'a pas marché - alors on a tenté de la perdre au supermarché.

À gauche, un mur de vêtements en promotion, à droite les CDs, les DVD, puis plus loin le poisson, les rayonnages de produits frais où il fait trop froid, la voix parle toujours, un enfant tient le chariot avec sa main droite – on a toujours tenu le chariot, on ne devait pas s’éloigner, les enfants se perdent trop facilement dans les centres commerciaux, la main posée fermement sur le métal, il ne faut pas perdre ses enfants –, les produits de beauté, les shampoings, le gel douche à l’abricot, le lait, des milliers de litres de lait, de jus, de bière, d’eau plate, gazeuse, aromatisée, chargée en magnésium, pauvre en fer, en calories, des kilos de céréales, juste à côté des pots de Nutella, des faux pots de Nutella, 400g, 850g, 3kg… - 3kg c’est le format anniversaire 2008 spécial nouvelle année. L'étiquette est dorée avec un ruban rouge - on pourrait presque l'offrir -



La voix sourit encore dans les haut-parleurs

joviale

Parle encore. Dans le rayon des surgelés, Mme R. s'arrête pour pleurer. Elle ne veut pas qu'on la laisse. La gamine - onze ans - lui explique qu'il le faut que la vie est trop chère et les vieux trop nombreux. Mme R. dodeline de la tête - signe d'acquiescement suppose la gamine. Elle secoue un peu les lèvres.

La gamine passe ses petits bras autour de la grosse taille, elle ne peux pas faire le tour, mais ses mains arrivent dans le bas du dos, au niveau des reins. Elle serre fort de ses petits bras maigres. Mme R. vibre une dernière fois.

Et puis, on reprend le circuit, le défilé dans les rayons, la collection de vivres - Mme R. est restée près du rayon de papillotes -

La voix hautparlée soliloque - il est 22h30 - le magasin fermera dans un quart d'heure.


Ce qui demeure, ce qui reste – derrière – au fond de tout
Ce que l’on porte – ce qui nous tient – rien d’autre au fond de soi
Ceux que l’on aime ceux qui nous aiment – et les visages – mêmes inconnus – encore obscurs – au fond de nous
Ce qu’on attend – ce qui demeure
Ce qu’on regarde et nous regarde
Ce qui se passe et reste là – à regarder – les yeux posés sur le trottoir – la voix dans une casquette pour des pièces de dix centimes – un carton dans les pieds et une parcelle étroite
Ce qui derrière les vitres, derrière les murs – silhouette familière – semble vivre malgré tout
Ce qui dans ces boutiques se dilue en sourire
Ce qui par ici et par là-haut aurait pu avoir un sens
On évolue parmi les avalanches et tout semble gelé

Le silence s’est levé depuis la mer. Lourd et épais, noir des brumes salées. On attend entre les pierres qu’il se dissipe. Que la mer reprenne son ressac, remplisse à nouveau les rues de sons, de son murmure familier. Mais rien. Toujours le même silence.

C'est terrifiant l’aphasie de la mer, un océan mutique. On ne s’y attend pas. Et là on est petit. Devant la grande surface immobile et sans bruit. Comme un peu face à Dieu lorsque l’on ne croit pas. On attend que la mer reprenne forme, reprenne mot. Mais rien. Juste le grand vide d’une nuit silencieuse. On est allongée. Guette. Silencieuse aussi le retour de la mer.

Enrique Diaz - La mouette.

Hamlet. That skull had a tongue in it, and could sing once.
Shakespeare, Hamlet.

Plutôt que de prendre la parole, j’aurais voulu être enveloppé par elle, et porté bien au-delà de tout commencement possible. J’aurais aimé m’apercevoir qu’au moment de parler, une voix sans nom me précédait depuis longtemps : il m’aurait suffi alors d’enchaîner, de poursuivre la phrase, de me loger, sans qu’on y prenne bien garde, dans ses interstices, comme si elle m’avait fait signe en se tenant, un instant, en suspens. De commencement, il n'y en aurait donc pas; et au lieu d'être celui dont vient le discours, je serais plutôt au hasard de son déroulement, une mince lacune, le point de sa disparition possible.
Michel Foucault, L'ordre du discours.


Et c'est là qu'ils se tiennent - eux - dans des langues toutes différentes - reprises et prêtées - portugaise, française, anglaise. Là qu'ils se tiennent au bord de leur vie, avec leurs chandelles, leurs lampes de poche et leurs balles de ping-pong, avec leurs bouts de ficelle, leurs chaises à roulette, leurs sacs plastiques - débroussaillent les vers, les répliques et défrichent les interstices
- Shakespeare et Tchekov comme la voix de la femme qui tourne sur elle-même depuis 2000 ans

"Parce que la plus grande folie que puisse faire un homme
dans cette vie, c'est de se laisser mourir, tout bêtement,
sans que personne ne le tue, et que ce soient les mains
de la mélancolie qui l'achèvent. " Cervantès - Don Quichotte.


J’aurais envie de dire « je veux »
- ce soir (mais pas seulement)-

Bien sûr, on nous apprend dès le plus jeune âge à moduler tout cela, à l’habiller plus décemment sous des épaisseurs de conditionnels, de périphrases ou d’hypothétiques. On glissera alors vers le « je voudrais » on s'enfoncera dans un « si c’est possible »… Mais au fond, ce qui reste sous ce qu’éliment les formules c’est toujours l’irréductible « je veux ».

Parce que l'on ne veut rien...
Rien.

On veut seulement vouloir, on veut continuer à vouloir, on veut encore et encore vouloir. On veut - point.

Vouloir ne devrait pas être transitif - Restons en aux babillements des gosses, tirons un trait sur les objets, les compléments, les accessoires.
Ceci est un combat contre la vieille grammaire - et qui perd pieds dans ses décombres.

C'est là où se tient le rire, c'est là où se tient le fou, c'est là où restent les enfants.

Quelque soit la densité de ce qui est dit, au fond, il reste toujours cela dans l’écriture, comme dans la peinture, la musique, ou la danse : on ne sait pas si l’on touche à l’essentiel – peut-être n’y a-t-il rien à venir toucher, rien à venir découvrir, déplier – mais on accomplit un mouvement, et c’est ce mouvement là – celui du « je veux », du vouloir– qui porte la langue, la matière de mot que l’on pétrit, que l’on charrie, comme on transporte la matière sur une toile ou qu’on l’informe dans une sculpture.

On touche ce point du « je veux », qui n’a rien d’un laïus égocentrique, rien de papa-maman non plus.

On dit « je veux » et c’est mieux que « je suis », par ce que le « je suis » est trop clos sur lui-même, petite maison joliment décorée, état de soi où le doute lui-même ne fait que s’assoir sur le canapé et regarder l’âtre qui se chauffe de braises.

Le « je veux » c’est celui du mouvement, comme de l’écriture qui part hors de soi, c’est celui du trajet indéfiniment reporté, parcouru, repris pour ses détours et tout ce qu’ils nous offrent. C'est le chemin de l'hildago, le trajet fantasque entre les géants-moulins, c'est le monde comme on veut le voir, comme on le fait être pour qu'il puisse être autre.


Quitter la maison, fermer la porte derrière soi, laisser les flammes s’éteindre, la table basse et le canapé. Tirer le rideau et partir –

Est-ce qu’une vie c’est comme une chambre, que l’on occupe, que l’on habite et que l’on loue ? On dirait bien que oui. Est-ce qu’il y a des vies qui sont comme ces chambres dans les familles nombreuses, que l’on squatte en groupe, à plusieurs dans la même pièce et qui deviennent le lieu où se recroise tout le monde ? Une petite pièce faite de lits superposés, de lits en tiroir, de lits-gigognes et de lits-poupées. Une toute petite pièce blindée de choses et d’autres. Inutiles et fonctionnelles. Imaginons la chambre, moi je la vois étroite, à vous de voir la vôtre. Reste qu’il faut la meubler. Comme je l’ai dit, chargée de lits, la chambre. Plus qu’elle n’en peut contenir. Et tout le monde y vient dormir. Comme ça aussi que vous la voyez ? Un dortoir mal pensé, où l’on se marche un peu dessus. Où le voisin du lit du haut fait craquer les lattes pendant la nuit en mâchonnant dans ses sommeils. Toi et moi la même chambre finalement. Que l’on n’a pas choisie. Que l’on occupe à deux. Ainsi que ça s’achève, ainsi que ça commence. Tout comme. J’aurais dû me méfier. À croire que l’on ne se défie jamais assez de sa naissance.


Il y a ... - oui de plus en plus en effet - à toutes les rues - de plus en plus, certes - oui - partout - il y en a... Vous voyez bien ce que je veux dire ? Il me semble oui. Bon - dans les rues, il y a de plus en plus - non, de moins en mois - oui c'est cela, il y en a de moins en moins : petite boutique de cirque, balles de jonglage et massues fluos - non plus de ça - cafés écaillés où l'on prend des bols de soupe - non plus - librairies petites compliquées et en hauteur - il n'y en n'a plus - recoins pour les nuits de fortunes - logement sociaux - à la périphérie plutôt - mais il y a - oui de plus en plus - oui il y a des usines de production à tableaux de salon (pas moins de 3) avec des couleurs fluos en forme de triptyque pour espace-de-mur-au-dessus-du-canapé, des silhouettes ombre chinoise, des centres de cotisations privées pour la retraite (2), des boutiques avec des vestes au prix du RMI (7), des chiens propres - petits - en laisse - avec de petits manteaux (100), des restaurants avec des tableaux achetés dans les usines à décoration - des serveurs politiquement corrects - des murs repeints - un écran plat au fond pour les soirs de match - des luminaires design - des café à 3€ - de jeunes trentenaires dynamiques et beaux - teint hâlé même l'hiver - jeunes femmes - belles aussi - toniques - qui prennent soin de leur capital (jeunesse, beauté, minceur, santé) - des journaux gratuits pour les dimanches soirs - des galeries d'art (4) - bustes, tableaux, carte postale (mailing art), moulage, coupelle de seins en émail blanc, fesses d'un christ-femme (Christelle) dégradées de bleu et blanc, vieux tableaux de vieux peintres lyonnais - des bars américains (4) pour les cadres après le resto - il y a (oui je l'ai vu celui là, monstrueux) un homme qui avance un pas sur deux, le crâne repris par des coutures parce qu'il s'est fait agresser une nuit qu'il dormait dehors - lui, il mange des pâtes chauffées sur une mèche qui trempe dans une boite de sardine remplie de beurre pour faire combustible - lui, il avance au ralenti un pas après l'autre au milieu des autres qui avancent, lui il se tient près de sa petite mèche (chiffon replié) qui trempe dans le beurre et qu'il règle avec des tubes de harissa qu'il a roulé et qui sont maintenus au-dessus de la boite de sardine par des ficelles et un trombone - lui, il n'a pas de chien - il marche trop lentement, ne peut même plus faire le trajet entre le restaurant A et le magasin B pour acheter une bière ou un sandwich - lui, la croix rouge lui amène des pâtes qu'il fait cuire sur sa petite mèche qui trempe dans le beurre


Le goût un peu pâteux d'une langue épaisse, déroulée en périodes, en binaire en ternaire - de la langue à dire, à mettre en bouche sans modération - de la langue comme du chewing-gum il en n'en va pas autrement - et l'on prend la main dans le noir à tâtons.

***

Alors l'homme de lettres, le savant & l'artiste marchent dans les ténebres; s'ils font quelques progrès, ils en sont redevables au hasard; ils arrivent comme un voyageur égaré qui suit la bonne voie sans le savoir. Il est donc de la derniere importance de bien exposer la métaphysique des choses, ou leurs raisons premieres & générales; le reste en deviendra plus lumineux & plus assûré dans l'esprit. Tous ces prétendus mysteres tant reprochés à quelques sciences, & tant allégués par d'autres pour pallier les leurs, discutés métaphysiquement, s'évanoüissent comme les phantômes de la nuit à l'approche du jour. L'art éclairé dès le premier pas s'avancera sûrement, rapidement, & toujours par la voie la plus courte.
Art. Encyclopédie, in Encyclopédie.

Le soir, c’est souvent le soir, ou bien c’est en plein jour quand vous n’êtes pas seul, justement quand vous n’êtes pas seul, ou plutôt dans la solitude d’être avec des inconnus qui ne vous regardent pas, dans le confinement du métro, ou dans la nuit d’un théâtre, et dans la nuit de la chambre, c’est tous les jours, ces minutes de concentration physique, pendant lesquelles vous éprouvez la poussée de la mort. D’aucuns parleraient de la fuite du temps. Mais le temps ne fuit pas, il vous pousse comme une force blanche, il s’insinue dans vos expirations, et alors vous pensez, vous y pensez de toute votre cage thoracique, que le souffle d’air qui vient de sortir n’est plus, sitôt été, que le mur bleu éteint de la chambre n’est plus, que le plafond où erre votre vision n’a pas d'identité. Vous y êtes. Au point ultime de contraction où votre corps vous fait comprendre, à sa manière bien à lui, que votre passé, que votre à-venir, ne sont que lieux de mémoire. Vous voudriez repousser l’espace à ses extrémités, vous en extraire pour voir ce qui reste. Vous arrêtez de respirer. Vous arrivez sur le point de nuit, vous ne faîtes qu’y arriver. Car bientôt s’engouffre une salve de durée, qui vous décharge, qui vous disculpe, de votre tâche infinie. Vous avez peur. Vous vous dites que vous avez le temps. Vous avez peur.

Soupape. L’appel d’air qu’on souffle en un soupir. On ferme les yeux, mais ça ne se voit pas. Puis on attend de se refaire un corps architectonique qui tienne la carcasse de ses forces vives. Mal au dos quand même à me tenir ainsi assise sans tenue et toute aspirée par les touches muettes. J’attends que les tendons entre mes chairs me rappellent leur départ de vie, parce que là, je n’en peux plus de ces froissements de doigts oublieux de leur vitesse et de leur formidable attachement au reste. C’est monstrueux de s’oublier ainsi soi-même et d’oser écrire cela, reste. Est-ce le reste qui prend l’initiative d’ouvrir les vannes et d’avancer ailleurs sur le papier pixel, et quel voie peut-il bien explorer, ce reste qui appelle et crie et me pince les vertèbres pour me réveiller, où plutôt me tirer, depuis son propre sommeil, vers ses différentiels de vie, déplacements vivaces de l’être en le reste de ce corps qui tient tout seul et sans égard, qui remue à tout petit feu entretenu d’oubli ? j’ai honte de l’abandonner ainsi quand les pieuvres n’écrivent même plus pour elles. On appelle cela du travail. Les pieuvres travaillent d’arrache-ongle, mais j’ai bien peur que ce soit en vain. Qu’est-ce qu’elles peuvent bien agréger à s’évertuer ainsi contre le délai de leur propre mouvement ? Toute autre tâche, je dis bien toute autre, me les rendrait plus aimables. Toi, tu as trouvé, tu roules loin, tu t’enfonces dans les non-lieux et tu reviens toute embuée de joie, réchauffée au vent de ta vitesse entière et dépliée, fraîchie de toi-même, tout près, tout près de toi et partout en tes muscles fourmillant. Des escarbilles dans les yeux, et le souffle souverain. Tu prends le livre, et tu t’y loges à nouveau, le crayon alerte et griffu. Le mien me tombe haut des mains.


Qu'est-ce qu'il faudrait écrire aux pères - comment s'adresse-t-on a eux, et depuis quelle langue, depuis quel pays ? Comment est-ce que l'on parle à ceux qui ont enfanté, semé, oublié - ou pas. Quels mots doivent rejoindre tous ceux que l'on se promet un jour de dire.

Il y a toutes ces lettres posées en pile en bord de bureau, en bord de dossier, sur le seuil de notre et de vie et de la sienne, lettres écrites - ou presque - lettres renoncées -mais pas vraiment - toutes ces piles de paroles qui attendent - on ne sait trop quoi - accumulée en tas au bord de ma mémoire

Toutes ces lettres écrites ou qu'il faudrait - lettres pour le futur d'échange

Comment est-ce que l'on parle aux pères - ne serait-ce le singulier rien ne serait aussi simple. Comment on s'approche d'eux ...

Comment les gestes simples, les propos anodins même ceux là on ne sait

Qu'est-ce que l'on peut dire dans la croisée d'une rencontre abstraite

Alors je vous demande comment s'adresse-t-on, sous quelle loi on s'y trouve

J'avais cru bien faire en lisant Kafka, il n'y a eu que le vide du règlement de compte - pas le prêt-à tout-faire pour ouvrir cet espace des pères (qui est pays lointain)

Qu'est-ce que l'on dit - quand on croit que la date approche
Sous quels visages on peut se retrouver semblable avec un père - ou deux -

Comment on tend la joue pour la bise se glisse, comment on mange ensemble en face au restaurant comment on tend la main pour se dire au revoir, comment on parle de rien de tout et sans y croire comment on se contente - et qu'on s'en réjoui - de prendre seulement avec un père - ou trois - le temps d'une ballade en plaine

Est-ce qu'il y a un sentier qui y mène, une route secrète que l'on m'aurait cachée, est-ce qu'il y a un fleuve à descendre - retordre, dévaler qu'importe - pour revenir dans les flots - où est-ce qu'ils sont ces putains de territoires reculés - ces terres vaines - Ta voix a dit tout prêt - mais s'est tue quand il fallait parler

- un jour on y viendra - ce que tu as dit - me le suis imaginé tout du moins

Est-ce qu'on en sort un jour de ces figurations
Est-ce que l'on finit vraiment sous des histoires de pères


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