Du temps où il dirigeait le sanctuaire français de la dramaturgie classique, conservatoire des gestes et des comportements, Antoine Vitez avait pris l’habitude de changer de pantalon avant d’aller sur le plateau. Il poursuivait alors avec plus ou moins d’adresse ce qu’il était en train de faire, conversation ou courrier, et sautillant sur un pied puis sur l’autre, se livrait au périlleux exercice du changement de pantalon. L’homme de la scène et l’homme du bureau demandaient ce rituel. Et l’on voyait alors Antoine Vitez quitter son bureau avec un autre pantalon, strictement identique au premier. Il était le seul adepte de cette tradition secrète.
Dans un grand restaurant, la bouteille est finie. On la tend au sommelier : « La même ». Ce qui veut dire « Une autre. »
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Je vais vous dire comment je veux mourir
Je vais vous expliquer comment je vais faire
Comment je veux procéder
Je vais vous expliquer comment je veux mourir
Ce que je veux que vous fassiez
Écoutez moi d’abord
Je dois vous dire comment je veux mourir
Ce que je veux faire
Pour que la vie cesse
C’est une étude
On ne se tue pas simplement
Mais d’abord je dois vous dire comment je veux mourir
Je vais vous expliquer
Ce n’est pas vraiment simple
Vous êtes prêt à entendre
C’est une étude vous savez
C’est une ascèse
Pour disparaître
Programmer la chose
Je vais vous le dire
Que vous sachiez
Et peut-être alors que vous comprendrez
Que vous m’arrêterez
Vous voulez bien que je vous dise
Que je raconte
Oui – comment je me suis tuée
Oui – je vais vous dire
Ce n’est pas très compliqué
Je vais vous dire ce qu’il faut prendre
Deux trois outils
Une ou deux choses
A bien choisir
Pour bien mourir
Mais ce n’est pas très compliqué
C’est une étude
De bien mourir
Je vais vous dire ce que j’ai fait
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You must get white
You must get white
On se réveille comme au sortir d’un mauvais rêve
Mais les crissements de la voix qui portent dans la rue – les crissements des cris – les crissements de la langue comme des cailloux de
You must get white
Blanche
La peau
Le visage
Toutes ces surfaces de soi
Blanches
Qui doivent être blanches
Mais qui ne le sont pas
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Elle finit sur ces mots. Haddock et chair à saucisse.
Mieux. Ses mots à elle, trouvent ici un point final - pâle pâleur du ciel, un mince filet d'eau se met à trembler dans le grand manteau rouge, les Vagues ne parviennent plus à sombrer - et pourtant - loin, plus loin au fil de l'eau, elles parlent - Il est vrai, je crois, que l'on acquiert une certaine maitrise de la saucisse et du haddock en les couchants par écrit.
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Quelle langue commence à prendre ?
Nulle amorce, sans doute. C'est préférable.
Et délier les questionnements, les impossibles.
C'est doute et certitude - inextricables
colères et tendresses - inextricables
Silences et Cris - confondus
Et parfois, mer calme, presque forme retenue
- Est-ce que tu sais où vont les jours, petite Marie, est-ce que tu sais où vont les grandes soifs, les grands désirs ?
Je cherche une façon de haïr, je cherche un peu de rage, fut-elle minuscule - et tout serait plus simple.
Je cherche un gramme de douleur, un peu de crispation
Mais rien, rien qu'un grand vide, noir néant de peu de choses
Et je pousse sous le blanc du jour
En oubliant les traces
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Sa petite voix détaille le trajet – six pas entre la porte et la marche trois pour trouver les plots, ceux métalliques, qui laissent une trainé de sel dans sa rétine rongée, elle déplie le chemin, le parcourt – on le connaissait mais différent
Photo : Guiseppe Penone, Procedere in verticale 1, 1985.
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Porter sa chambre
En soi
Habiter une ville comme on étrille ses souvenirs
Mémoire ténue de ce qui fut
Pour user de ses manches
Habiter une ville comme une mansarde pleine
Avec ses trous de pleins et ses vides de creux
Habiter une ville pour toutes les plages mortes
Les feuilles d’automne qui pèlent
Et qui vous foutent la gerbe
Dans le simple non-écrit
Pour être un jour
De soi
Habiter une ville
Pour forcer les serrures
Faire sauter les regards qui percent
Et faire trembler les murs
Habiter une ville
Pour qu’elle puisse entendre
Les voix secrètes qui taisent en vous
Et croire qu’on sortira
Même s’il faut des jours
De marche et de sueur
Même s’il n’y a plus rien d’autre que les faces noires de murs
Pour croire qu’on peut partir
La choisir avec soin
Grande
Immense et folle
La choisir démesurée
Pour que le périple dure
Habiter une ville qui vous étouffera
Pour s’inventer des ailes
Et croire qu’on peut voler
Parce que les routes qui tonnent
Ne mènent nulle part
Habiter cette ville qui dévore tout
Habiter cette ville comme une mansarde pleine
Et croire que sous le sol
Se tient un monde secret
Où l’on vivra un jour.
Immense sauvage crépue
Et faire croire à ceux là qu’on est de nulle part
Habiter cette ville
Qui est surtout la tienne
Qui porte tes souvenirs
Tes regards et tes pas
Parce qu’on ne cesse jamais vraiment de s’appartenir dans le silence des allées folles
Travestir ta ville
Celle où tu vas revenir
Celle démesurée
Où je n’ai pas de place
Déshabiller cette ville
Qui lèche sans passion les peaux sèches qui meurent dans les petites cabanes
Celle qui a creusé ton visage dans ses mains
Habiter ce moule
De tes errances violettes
Habiter cette ville
Où je n’ai nulle place
Où ma voix elle-même n’émet qu’un petit son
Ridicule sifflement
Dans le décombre des bruits
Où rien ne dort le soir
Si ce n’est la lumière
Habiter cette ville échevelée démembrée de regards comme un grand corps qui souffre
Habiter cette ville
Comme on prend une vieille femme - couchée sur le temps
Pour faire danser l'aurore et étouffer demain
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Le circuit entre les rayons prolonge sa chorégraphie d'achat imperturbablement déroule sa course d'algèbre sourde
Mme R. est perdue entre les yogourts aux arômes de fruits, les céréales à la vanille, au milieu des rayonnages de papier hygiénique, des mandarines, des classeurs et de la bouffe pour chat. Elle a soixante ans, Mme R. . À peine plus mais peut-être moins.
On a bien essayé de la perdre au bord de la mer, de la laisser là-bas - mais ça n'a pas marché - alors on a tenté de la perdre au supermarché.
À gauche, un mur de vêtements en promotion, à droite les CDs, les DVD, puis plus loin le poisson, les rayonnages de produits frais où il fait trop froid, la voix parle toujours, un enfant tient le chariot avec sa main droite – on a toujours tenu le chariot, on ne devait pas s’éloigner, les enfants se perdent trop facilement dans les centres commerciaux, la main posée fermement sur le métal, il ne faut pas perdre ses enfants –, les produits de beauté, les shampoings, le gel douche à l’abricot, le lait, des milliers de litres de lait, de jus, de bière, d’eau plate, gazeuse, aromatisée, chargée en magnésium, pauvre en fer, en calories, des kilos de céréales, juste à côté des pots de Nutella, des faux pots de Nutella, 400g, 850g, 3kg… - 3kg c’est le format anniversaire 2008 spécial nouvelle année. L'étiquette est dorée avec un ruban rouge - on pourrait presque l'offrir -
La voix sourit encore dans les haut-parleurs
joviale
Parle encore. Dans le rayon des surgelés, Mme R. s'arrête pour pleurer. Elle ne veut pas qu'on la laisse. La gamine - onze ans - lui explique qu'il le faut que la vie est trop chère et les vieux trop nombreux. Mme R. dodeline de la tête - signe d'acquiescement suppose la gamine. Elle secoue un peu les lèvres.
La gamine passe ses petits bras autour de la grosse taille, elle ne peux pas faire le tour, mais ses mains arrivent dans le bas du dos, au niveau des reins. Elle serre fort de ses petits bras maigres. Mme R. vibre une dernière fois.
Et puis, on reprend le circuit, le défilé dans les rayons, la collection de vivres - Mme R. est restée près du rayon de papillotes -
La voix hautparlée soliloque - il est 22h30 - le magasin fermera dans un quart d'heure.
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Ce que l’on porte – ce qui nous tient – rien d’autre au fond de soi
Ceux que l’on aime ceux qui nous aiment – et les visages – mêmes inconnus – encore obscurs – au fond de nous
Ce qu’on attend – ce qui demeure
Ce qu’on regarde et nous regarde
Ce qui se passe et reste là – à regarder – les yeux posés sur le trottoir – la voix dans une casquette pour des pièces de dix centimes – un carton dans les pieds et une parcelle étroite
Ce qui derrière les vitres, derrière les murs – silhouette familière – semble vivre malgré tout
Ce qui dans ces boutiques se dilue en sourire
Ce qui par ici et par là-haut aurait pu avoir un sens
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- ce soir (mais pas seulement)-
Vouloir ne devrait pas être transitif - Restons en aux babillements des gosses, tirons un trait sur les objets, les compléments, les accessoires.
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Le goût un peu pâteux d'une langue épaisse, déroulée en périodes, en binaire en ternaire - de la langue à dire, à mettre en bouche sans modération - de la langue comme du chewing-gum il en n'en va pas autrement - et l'on prend la main dans le noir à tâtons.
***
Alors l'homme de lettres, le savant & l'artiste marchent dans les ténebres; s'ils font quelques progrès, ils en sont redevables au hasard; ils arrivent comme un voyageur égaré qui suit la bonne voie sans le savoir. Il est donc de la derniere importance de bien exposer la métaphysique des choses, ou leurs raisons premieres & générales; le reste en deviendra plus lumineux & plus assûré dans l'esprit. Tous ces prétendus mysteres tant reprochés à quelques sciences, & tant allégués par d'autres pour pallier les leurs, discutés métaphysiquement, s'évanoüissent comme les phantômes de la nuit à l'approche du jour. L'art éclairé dès le premier pas s'avancera sûrement, rapidement, & toujours par la voie la plus courte.
Art. Encyclopédie, in Encyclopédie.
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Le soir, c’est souvent le soir, ou bien c’est en plein jour quand vous n’êtes pas seul, justement quand vous n’êtes pas seul, ou plutôt dans la solitude d’être avec des inconnus qui ne vous regardent pas, dans le confinement du métro, ou dans la nuit d’un théâtre, et dans la nuit de la chambre, c’est tous les jours, ces minutes de concentration physique, pendant lesquelles vous éprouvez la poussée de la mort. D’aucuns parleraient de la fuite du temps. Mais le temps ne fuit pas, il vous pousse comme une force blanche, il s’insinue dans vos expirations, et alors vous pensez, vous y pensez de toute votre cage thoracique, que le souffle d’air qui vient de sortir n’est plus, sitôt été, que le mur bleu éteint de la chambre n’est plus, que le plafond où erre votre vision n’a pas d'identité. Vous y êtes. Au point ultime de contraction où votre corps vous fait comprendre, à sa manière bien à lui, que votre passé, que votre à-venir, ne sont que lieux de mémoire. Vous voudriez repousser l’espace à ses extrémités, vous en extraire pour voir ce qui reste. Vous arrêtez de respirer. Vous arrivez sur le point de nuit, vous ne faîtes qu’y arriver. Car bientôt s’engouffre une salve de durée, qui vous décharge, qui vous disculpe, de votre tâche infinie. Vous avez peur. Vous vous dites que vous avez le temps. Vous avez peur.
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